La récitothèque, un outil pour augmenter les récits de destination

Publié le 9 mars 2026
5 min

Qu’est-ce qu’une récitothèque ?

Une récitothèque est un fonds vivant de productions et de récits rassemblés, qualifiés et organisés autour d’un territoire. Son périmètre est volontairement large : elle peut accueillir des créations artistiques et culturelles, des collectes de paroles d’habitants, des brochures et supports de découverte anciens ou récents, des ouvrages et livres consacrés au territoire, des documentaires, des balades sonores, des articles de presse, des contenus scientifiques, pédagogiques ou éducatifs. Tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, contribue à raconter quelque chose du territoire.

Ce qui fait sa valeur, c’est moins l’exhaustivité que la capacité à recenser, qualifier et relier : chaque entrée est brièvement décrite, taguée, associée à des mots-clés et des thématiques. On sait d’où elle vient, ce qu’elle raconte, qui elle donne à entendre.

Pour construire sa récitothèque, la méthode n’est pas de consacrer six mois à élaborer un grand inventaire exhaustif. Au contraire, c’est intégrer dans le rythme normal de son activité, le réflexe de rassembler en un endroit bien structuré tous ces éléments que l’on croise déjà – et de nouveau que la récitothèque nous aidera à découvrir ! – et de les qualifier brièvement au fil de l’eau. Pour que le jour où l’on travaille sur une stratégie, une offre, un support ou autre, on puisse s’y plonger, s’en nourrir, nourrir le travail de nos prestataires, croiser les récits, pour ainsi mieux rendre visibles nos singularités, nos richesses, nos sensibilités et ce qui nous émeut de nos territoires.

C’est bien là l’objectif, un outil qui aide la mise en récit mais surtout à une mise en récit sensible et relationnelle de nos destinations. C’est donner du corps, de l’âme et un ancrage aux approches expérientielles – parfois un peu superficielles il faut se l’avouer – que l’on pousse depuis plusieurs années.

Le plafond de verre que nous n’avions pas nommé

Le tourisme a beaucoup progressé. Les démarches participatives, le travail avec les habitants, le souci de singularité (ou d’authenticité selon les affinités) — tout cela est réel. Et pourtant quelque chose résiste. Une limite difficile à nommer parce qu’elle ne vient pas d’un manque de bonne volonté, mais de nos biais : professionnels, culturels, institutionnels. Nous consultons, mais avec des questions qui orientent déjà les réponses. Nous animons des ateliers, mais avec des grilles qui filtrent inconsciemment ce qui mérite d’être retenu. Nous construisons des stratégies à partir de ce que nous savons déjà valoriser.

Une récitothèque utile, c’est précisément un outil pour contourner ces filtres. Ouvrir les thématiques, ouvrir les formats (textes, visuels, poétiques, scientifiques, etc.) et ouvrir les contributeurs. Ce n’est pas une question militante, c’est une question stratégique : un fonds de récits qui reproduit nos angles morts ne nous aidera pas à voir plus loin.

Dans sa sociologie de la résonance, Hartmut Rosa décrit les pathologies de la modernité et l’aliénation comme un monde devenu silencieux, froid, indifférent — ce mutisme du monde où les choses, les lieux, les êtres ne nous parlent plus, ne nous touchent plus, ne nous répondent plus. La récitothèque travaille précisément à l’inverse : maintenir vivante la capacité d’un territoire à nous interpeller, à nous surprendre, à nous toucher. On ne peut pas décréter ou garantir des émotions et du ressenti, on ne peut que favoriser une posture pour être en capacité de les recevoir. Dans un monde que la modernité s’emploie à rendre calculable, maîtrisable, sans résistance et disponible, Hartmut Rosa nous invite à quelque chose que vous avez toutes et tous déjà ressenti : être en résonance. La résonance ne peut être produite instrumentalement et ne se laisse pas rendre disponible. C’est cela qu’une récitothèque vient travailler.

La résonance s’oppose à l’aliénation comprise comme relation muette, instrumentale et unilatérale. Et le mutisme du monde n’est pas une métaphore — les choses dont nous disposons complètement perdent leur qualité de résonance, car lorsque nous maîtrisons parfaitement une chose, celle-ci n’a plus rien à nous dire. Une récitothèque ne cherche pas à créer de l’adhésion ou de l’enchantement fabriqué, mais à remettre le territoire en état de parler.

Un outil de coopération autant que de connaissance

La récitothèque ne vaut pas seulement pour ce qu’elle contient. Elle vaut aussi pour ce qu’elle crée en se constituant : un réseau d’acteurs qui dépasse les silos. Aller chercher des récits, c’est aller vers les bibliothèques, les associations, les structures culturelles et médico-sociales, les porteurs de mémoire ordinaires, d’autres habitants que ceux que l’on mobilise habituellement, etc. Ces partenariats se construisent précisément dans cet acte de reconnaissance : votre parole, votre production, appartient à ce territoire au même titre que le reste.

Paul Ricœur écrit dans Soi-même comme un autre que l’identité narrative d’une communauté n’est pas une identité stable et sans failles : elle est celle d’une interprétation toujours en cours, jamais close. La récitothèque est l’outil de cette permanence : une collection qui grandit, se réinterroge, s’enrichit de nouvelles voix. C’est un outil de travail.

Ce que ça change concrètement pour un OGD

Pour alimenter les stratégies — SADI, schéma de développement touristique, stratégie de marque : elle apporte une couche qualitative profonde que les données de fréquentation et les entretiens institutionnels ne captent pas. Les représentations que les habitants ont de leur propre territoire, les usages réels des lieux, les tensions latentes, les récits ordinaires, les sensations perçues, etc.

Pour faire émerger l’invisible — toute stratégie a ses angles morts. La récitothèque révèle des problématiques que personne n’avait formulées parce qu’elles se cachaient justement dans des récits ordinaires, et des opportunités de développement jusqu’ici inaudibles.

Pour la stratégie de contenu — un réservoir inépuisable de matière narrative singulière, qui aide à résister à l’uniformisation et à la standardisation des contenus.

Pour l’ingénierie d’expérience — balades narratives, rencontres avec des porteurs de mémoire, itinéraires thématiques construits sur des récits documentés : elle est le socle sur lequel ces offres peuvent véritablement reposer.

Exemple d’une création réalisée par un graphiste qui avait l’accès à la récitothèque de la structure. Ici la structure ce sont les auberges de jeunesse et l’agence de séjours éducatifs Les MIJE à Paris.

Une posture autant qu’un outil

Les offices de tourisme ont quelque chose qui les rend indispensable : la connaissance profonde, incarnée, sensible du territoire qu’ils habitent.

La récitothèque est une façon de cultiver et de formaliser cette connaissance. Non comme un grand chantier supplémentaire, mais comme un réflexe progressif — un geste régulier d’écoute et de qualification. Pour que le territoire ne soit pas un décor que l’on met en scène, et devienne un narrateur que l’on offre à entendre.

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Je suis consultant et également pilote ou contributeur à des programmes d'innovation en sciences sociales, tout cela au sein des Oiseaux de Passage, une SCIC spécialisée dans l'hospitalité territoriale. J'accompagne des collectivités, des ODG, des opérateurs privés, des fédérations, des associations à l'élaboration de leurs stratégies et leurs mises en œuvre.
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