Touriscore : le tourisme a son Yuka, il lui faut son Nutriscore !

Publié le 7 mai 2026
8 min

Ce qui s’est joué en douze mois

En juin 2025, Ville de rêve publie le Touriscore : une note de A à E pour 331 communes françaises de plus de 10 000 habitants. Quatre critères, une carte interactive, une méthodologie publiée. En 48 heures, le sujet est dans toute la presse nationale. Les habitants partagent la carte, les maires concernés réagissent, et Airbnb publie quelques jours plus tard son propre contre-rapport « Overtourism in the EU » pour expliquer que les hôtels sont les vrais responsables.

J’avais à l’époque écrit un post critique sur la méthodologie : pas de données de fréquentation, biais Airbnb-centré, absence de perception habitante, pondérations à poids égaux non justifiées. Tout cela reste vrai. Mais douze mois plus tard, le constat s’impose : le Touriscore a réussi quelque chose qu’aucun observatoire institutionnel n’avait réussi en dix ans : installer dans le débat public une grille de pression touristique lisible et comparable.

Nous sommes en mai 2026, à six semaines de l’installation des nouveaux conseils municipaux. Le mandat 2026-2032 va se jouer en partie sur le logement, l’acceptabilité sociale, la régulation des meublés, la gestion des flux. Les nouveaux exécutifs vont chercher des outils. La question n’est plus de savoir si une grille de notation s’installera ; elle s’installera. La question est de savoir qui la construit, et dans quel cadre.

Surtourisme ou équilibre : deux récits, deux camps

Pour comprendre l’enjeu, il faut distinguer deux cadres concurrents qui ne disent pas la même chose.

Le cadre « surtourisme » est défensif. Il pose une question binaire : y a-t-il trop de tourisme ? et cherche à identifier un coupable. Pour Ville de rêve, ce sont les meublés courte durée. Pour Airbnb dans son contre-rapport, ce sont les hôtels qui représenteraient près de 80 % des nuitées dans l’UE. La réplique des hôteliers n’a pas tardé : Véronique Siegel, présidente de l’UMIH Hôtellerie, dès la publication du rapport Airbnb : « Ah, Airbnb qui accuse l’hôtellerie d’être responsable du surtourisme, quelle audace ! Les hôtels ne dérobent pas des logements aux habitants. Tandis que les meublés de tourisme siphonnent le parc locatif, grâce à des investisseurs attirés par des rendements juteux. » À ce stade, le surtourisme n’est plus un débat public, c’est un terrain de combat entre acteurs d’intérêt (plateformes, syndicats professionnels, associations…), où chacun désigne l’autre. C’est unidimensionnel, mobilisateur, brutal, clivant donc…médiatique. C’est pour cette raison que le format fonctionne.

Le cadre « équilibre » est gestionnaire et politique au sens noble. Il pose une question complexe : comment optimiser simultanément la satisfaction des habitants, des visiteurs, des acteurs économiques touristiques, et l’impact environnemental, dans la durée ? De nombreuses destinations se sont saisies sur sujet : Isère Attractivité parle d’« optimum touristique », Charentes Tourisme évoque le « tourisme équilibré ». Le Pays Basque défend « un tourisme respectueux du territoire et de ses habitants »,…etc. Aucun coupable simple à désigner ; pas de narratif médiatique évident ; une mesure techniquement exigeante.

Constat : le cadre équilibre n’est porté que par les OGD. Aucun acteur privé n’a intérêt à le défendre. Si la filière laisse le terrain, le cadre surtourisme l’emporte par défaut et avec lui, la guerre des coupables désignés.

Un signal achève de rendre visible cette dynamique : alors que le rapport Airbnb a déclenché une riposte hôtelière immédiate, aucun syndicat hôtelier n’a publiquement critiqué le Touriscore de Ville de rêve qui ne s’appuie pourtant sur aucune donnée de fréquentation. Logique : l’outil ne désigne pas l’hôtellerie comme coupable.

Le Touriscore sert un camp dans cette bataille de lobbying. Ce qui ne le disqualifie pas, mais limite sa capacité à porter un cadre d’intérêt général.

Ce que le Touriscore a apporté

Trois mérites à reconnaître à Jérôme Devouge et à son équipe.

D’abord, la lisibilité. Une note A-E parle à un maire, à un adjoint, à un journaliste local, à un habitant. Le DPE et le Nutriscore ont transformé leurs filières non parce qu’ils étaient parfaits, mais parce qu’ils étaient lisibles. Les observatoires touristiques régionaux produisent depuis vingt ans des baromètres et des tableaux Flux Vision d’une grande qualité technique, largement inconnus du grand public et difficilement décodables pour un élu non spécialisé.

Ensuite, la transparence méthodologique. Les quatre critères du Touriscore sont publiés, leur pondération à poids égaux est assumée, leurs sources documentées. C’est attaquable, c’est précisément ce qui permet qu’on l’attaque. C’est aussi plus que ce que produisent la plupart des observatoires institutionnels, qui s’appuient sur des données privées sous licence (Flux Vision, AirDNA, …etc) sans publier leurs traitements.

Enfin, l’effet de pression. Un acteur privé a forcé la filière à parler du sujet et a posé une question simple : pourquoi n’avons-nous pas, collectivement, produit cet outil ?

Une précision importante. Le Touriscore est issu d’un partenariat entre Ville de rêve et le Collectif National des Habitants Permanents (CNHP), association loi 1901 dont l’objet social est la régulation des locations courte durée. Ce qui éclaire un choix méthodologique structurant : la grille est centrée sur les meublés touristiques parce qu’elle s’inscrit dans un cadre de plaidoyer cohérent, pas parce qu’elle prétend mesurer la pression touristique dans toutes ses dimensions. Un acteur de plaidoyer a légitimité à porter un cadre orienté ; un acteur public a vocation à porter un cadre commun. Les rôles ne sont pas les mêmes et c’est précisément ce qui justifie que la filière construise sa propre réponse.

La leçon Yuka

Le précédent est connu. En 2017, Yuka débarque dans l’agroalimentaire avec une notation simple, une appli grand public, et une méthodologie discutable, sans validation scientifique adossée. Sept ans plus tard, l’industrie a reformulé des milliers de produits sous la pression d’une note privée que personne n’avait sollicitée. Le Nutriscore, lui, a mis dix ans à émerger côté public, porté par Santé Publique France, adossé au travail du professeur Hercberg, finalement adopté comme référence par plusieurs États européens. Les deux coexistent aujourd’hui ; mais Yuka a façonné les comportements pendant que le Nutriscore se construisait.

Une brique souvent oubliée a permis à l’écosystème de tenir : Open Food Facts, base de données collaborative et open source créée en 2012, sur laquelle s’appuient aussi bien les calculs publics que des applis privées comme Yuka. Le tourisme n’a pas son équivalent  et c’est probablement par là qu’il faut commencer.

La séquence qui s’amorce dans le tourisme ressemble trait pour trait à celle de l’agroalimentaire. Un acteur privé occupe l’espace avec une note lisible. La profession critique la méthode mais ne propose pas d’alternative comparable. Le standard privé s’installe par défaut, et finit par dicter les comportements.

Un paysage plus riche qu’on ne le dit…mais en silo

L’idée selon laquelle la filière institutionnelle ne ferait rien est fausse. Elle oeuvre… mais en silo.

Au niveau territorial, plusieurs agences ont notamment pris les devants.

  • Isère Attractivité a restitué fin janvier 2025 deux ans d’expérimentation de l’Optimum touristique : 36 indicateurs, méthode Mesurer / Dialoguer / Décider, trois destinations pilotes.
  • Charentes Tourisme, en partenariat avec Excelia Business School, a annoncé fin janvier 2026 son propre Touriscore : algorithme transparent, scientifiquement validé, données économiques, sociales, sociétales et environnementales.
  • La Communauté Pays Basque a adopté à l’unanimité en décembre 2024 sa Stratégie Tourisme — démarche collective élus / société civile / habitants, AMI Atout France de 90 000 € pour expérimenter la régulation des flux.
  • …etc
  • Ce n’est pas la donnée qui manque. C’est l’agrégation, l’harmonisation, la mise en lecture publique, et l’articulation entre indicateurs de pression et indicateurs de perception. Chaque OGD parle sa langue. Aucun ne parle au grand public.

    La double exigence : consensus scientifique et algorithme ouvert

    Si les OGD veulent reprendre la main sans tomber dans le travers d’un indicateur technocratique illisible, deux exigences doivent être tenues ensemble.

    Un consensus scientifique d’abord. Un référentiel construit avec la recherche académique (Excelia, IREST, Université Savoie Mont-Blanc, Chaire Transformation touristique de Sciences Po, réseaux de recherche en tourisme). Avec un socle commun obligatoire (capacité de charge, perception habitante, pression logement, mobilité, empreinte environnementale) et des modules optionnels selon profil de territoire : littoral, montagne, urbain, rural. Avec des pondérations justifiées et des seuils discutés.

    Un algorithme ouvert ensuite. Méthodologie publiée, code accessible, données sources documentées. Y compris pour les dispositifs publics. C’est inconfortable pour une partie de la filière qui s’appuie sur des données sous licence privée, mais c’est la condition pour exiger la même transparence aux acteurs privés. On ne peut pas demander un audit au Touriscore de Ville de rêve si les observatoires institutionnels ne publient pas les leurs. La transparence algorithmique doit être symétrique sinon elle n’est pas crédible.

    Les deux exigences ne sont pas séparables. Un consensus scientifique sans algo ouvert produit un indicateur clos, attaqué le jour de sa sortie. Un algo ouvert sans consensus scientifique produit un Touriscore version 2 lisible, transparent, mais méthodologiquement contestable.

    Pour un groupe de travail national

    Il existe en France les structures fédératives capables de porter cette démarche. Le moment est venu d’en saisir une, ou d’en construire une coalition.

    Pourquoi pas trois livrables sur dix-huit mois ?

    1. Un référentiel d’indicateurs partagés publié en open data, articulant pression et perception.
    2. Une grille de notation publique homogène, à la maille communale ou intercommunale, adossée à ce référentiel et publiée annuellement.
    3. Un kit d’accompagnement pour les nouveaux exécutifs municipaux 2026-2032.

    Aucune destination, prise isolément, n’a la légitimité ni les moyens d’imposer son cadre. Ensemble, c’est une autre histoire.

    Yuka ou Nutriscore

    L’agroalimentaire a déjà traversé cette séquence. Yuka s’est imposé pendant que la filière publique construisait le Nutriscore. Aujourd’hui, les deux coexistent, et chacun joue son rôle. Le tourisme peut suivre le même chemin. Ville de rêve revendique publiquement vouloir faire du Touriscore « un standard national, puis international, pour évaluer et comparer l’impact du tourisme », selon les mots de son fondateur Jérôme Devouge. C’est leur projet, et il est légitime.

    Celui de la filière, si elle le décide collectivement, peut être différent et complémentaire : adossé à la recherche, ouvert, comparable, capable de porter dans le débat public le cadre de l’équilibre.



Tout ce qui compte ne peut pas être compté, et tout ce qui peut être compté ne compte pas nécessairement.
Albert EINSTEIN
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Gallic GUYOT est Directeur exécutif de Charentes Tourisme. Titulaire d’une Maîtrise de mathématiques pures et ingénieur en technologie de l’information et de la communication, Gallic est passionné d’innovation, de nouveaux modèles, d’opérationnel, de projets plein de sens, d’approches collaboratives, d’efficience, d’agilité…. « Encouragez l'innovation. Le changement est notre force vitale, la stagnation notre glas. »
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