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Don’t look up, really ? ou quand nos biais nous empêchent.

Publié le 24 août 2022
7 min

Profitez, durant ce mois d’août, de rediffusion des billets écrits par les rédactrices et rédacteurs d’Etourisme.info tout au long de l’année.
Ce billet de Laurence Guliani a été publié pour la première fois en février 2022.

Vous savez quoi ? En relisant les articles récents du blog et en me remémorant certaines conférences du tourisme institutionnel à la lumière des grands enjeux de notre monde, j’ai comme une vertigineuse sensation d’injonction contradictoire (et j’en arrête là avec les épithètes). 

Il ne doit pas être si confortable de piloter une destination aujourd’hui, notamment du point de vue du tourisme durable. D’une main, le tourisme reste et doit rester un moteur économique, comme le montrent les déclarations régulières de notre Secrétaire d’Etat (ou de vos élus lors des voeux du Maire) ; de l’autre, on ne peut nier le fait que cette filière est loin d’être neutre en matière de consommation et d’impact environnemental.

Maintenant comme jamais, l’attractivité domine la sémantique territoriale. En témoignent les nombreuses « agences d’attractivité » qui fleurissent, comme si la croissance des territoires était le graal absolu, comme si le « plus » terrassait perpétuellement le « mieux ». 
De multiples pistes s’offrent aux destinations pour faire venir en nombre les visiteurs, qui convoquent inexorablement leurs cohortes d’effets négatifs, comme par exemple celle qui consiste à favoriser la mise en place de grands événements.

En effet, beaucoup d’initiatives réussies accréditent cette stratégie, mais peut-on aujourd’hui négliger l’impact carbone de ces événements, comme les grands festivals ? Récemment, Angèle prenait conscience face caméra de l’énorme infrastructure qui la suit dans chaque tournée, que ce soit en nombre de semi-remorques, en kilomètres hyper carbonés parcourus, en consommations électriques délirantes.

Parlerons-nous des JO d’hiver de Pékin pour lesquels pas moins de 185 millions de litres d’eau seront nécessaires pour fabriquer de la neige artificielle ? 185 millions de litres. 8 piscines olympiques. 300 canons à neige. Nous étions outrés début 2020 par Luchon et son hélico transporteur de neige, nous n’avions rien vu.

#LoveKerosene

Et plus simplement, ce qui plombe le bilan carbone d’une destination, c’est avant tout les déplacements des visiteurs qui viennent la découvrir. Il s’agit là de décarboner des facteurs exogènes, sur lesquels l’OGD n’a pas la main ni le pouvoir d’agir réellement, ne siégeant que rarement à la même table que les décideurs en matière d’aménagement et d’infrastructures.

De là à favoriser l’expérience « on line », il n’y a qu’un pas (non je n’en pense pas un mot) !. A en croire cependant les start-ups de la tech, le web 3 nous sauvera des maux du transport, permettant la télétransportation et l’immersion de son avatar à grands renforts d’oculus (constitués de matériaux extraits de terres rares).
Je ne vais pas râler, Ludovic l’a fort bien fait ici ; je rappellerais juste au passage que 3 pays d’Asie centrale viennent de subir des coupures d’électricité généralisées en raison d’une hausse de consommation électrique (+8%, rien que ça) du Kazakhstan, le pays étant devenu le 2ème producteur mondial de bitcoins. 

c’est bientôt l’apocalypse, ok,
mais veut-on & peut-on vraiment agir ?

Nous voici donc pris comme des lapins dans les phares d’une voiture, dans la tourmente de l’injonction contradictoire (développer mais sans causer d’impact négatif), et si de nombreuses destinations prennent l’initiative (et il n’en manque pas), on peut tout de même se dire parfois que rien ne bouge vraiment. Je veux dire à grande échelle. A l’image des protagonistes de « Don’t look up », chacun semble se renvoyer la balle et ne jamais prendre la mesure de l’enjeu.

Et là, alors qu’on n’y croit plus, qu’on pense que tout est foutu, l’horizon se dégage, tout s’éclaire : On me conseille d’écouter une conférence intitulée « Climat, tous biaisés ? », qui propose d’envisager l’inaction climatique par le prisme des biais cognitifs et des neuro-sciences.

Cette conférence, proposée et diffusée par France Culture & Arte*, donne la parole à Albert Moukheiber, docteur en neurosciences et psychologue. Ces propos jettent une lumière très intéressante sur ce qu’il appelle le « gap intention-action », c’est-à-dire le fossé (que dis-je, le ravin) qui sépare notre prise de conscience écologique forte et notre incapacité collective à passer réellement à l’action. C’est limpide, vous allez voir.

COUCOU, LES BIAIS COGNITIFS !

Encore eux ? Et oui, les biais cognitifs ont véritablement une énorme influence sur nos actions. Pour mémoire, le principe d’un biais cognitif, quelqu’il soit, est le suivant : Au quotidien, notre cerveau essaie perpétuellement de prédire pour s’adapter, ce qui nécessite de nombreuses actions cérébrales ; mais comme nos ressources sont limitées et que nous ne recalculons pas chaque situation de zéro, nous recourons à l’approximation. En général, ça fonctionne plutôt bien, c’est même grâce à ça qu’on met un pied devant l’autre pour marcher sans se poser de question. Ainsi, les biais sont contextuels, ils ne sont pas inhérents à nous-mêmes, ils viennent répondre à une situation donnée. Dans le cas de l’urgence climatique, les biais qui interviennent et nous empêchent d’agir sont nombreux.

Biais 1 : la diffusion de la responsabilité ou « effet spectacteur »

De nombreuses expériences montrent que lorsqu’on est en groupe, on agit moins. L’une d’entre elle a placé une personne dans un espace vert, qui jette intentionnellement un détritus. Lorsque le lieu est quasi désert, les rares témoins de la scène réprimandent le fautif et lui font ramasser son déchet ; plus le nombre de personnes présentes augmente, moins les témoins interviennent. D’abord, tout le monde attend et observe la réaction des autres, c’est l’effet spectateur. Ici, notre cerveau peine à prendre l’initiative notamment parce qu’il ne se sent pas nécessairement légitime pour intervenir, la responsabilité se diffuse dans le groupe, et va même se partager : après tout, pourquoi serais-je celui qui doit agir ? Ce biais, que l’on comprend très bien à l’échelle d’un petit groupe d’individus, agit également à l’échelle de groupes sociaux, tels que des états.

Biais 2 : le « raisonnement motivé »

Celui-ci se rapproche du biais de confirmation, et induit que l’on réfléchit à la manière d’un avocat : je possède une certitude a priori, armé de ma perception partiale je vais arranger et hiérarchiser les infos qui me parviennent pour arriver à ma conclusion ; alors qu’il serait plus opportun de réfléchir à la façon d’un détective, qui suit des preuves factuelles pour aboutir à une conclusion.

Un biais est un engrenage qui sous-tend une croyance, et qui a vocation à resserrer l’écart qui se crée lorsque l’on se trouve en situation de dissonance cognitive. S’inquiéter du climat mais ne pas résister à prendre l’avion pour découvrir une destination, une culture ; s’autoriser à manger de la viande parce que l’on trie remarquablement bien… Nous passons notre temps à négocier avec nous-mêmes, et les biais cognitifs nous « aident » à rendre ça supportable.

Biais 3 : l’impuissance acquise

Ce biais touche particulièrement les personnes atteintes de solastalgie, c’est-à-dire d’éco-anxiété. Ce sont des personnes qui pensent avoir tout tenté pour agir dans le sens de la préservation de notre climat et du vivant, mais qui sont aujourd’hui convaincues que ça ne fonctionnera pas. En clair, je n’essaie plus parce que je sais que ça va rater. En effet, c’est très compliqué de changer une situation qui est beaucoup plus grande que nous ; cela créé ce biais d’impuissance acquise, qui, non content de nous saper le moral, oblitèrera toute capacité d’action créative à l’avenir.

Des facteurs systémiques qui peuvent causer une crise civilisationnelle

Albert Moukheiber constate ici que nous semblons avoir oublié que d’autres civilisations ont disparu avant nous, et pointe trois critères qui menacent une civilisation.

1. Les personnes qui causent la crise n’ont rien à perdre, ne sont pas réellement en danger, elles pensent qu’elles ne seront pas impactées personnellement. 

2. Les informations asymétriques : les « bonnes » informations ne peuvent pas être transmises de façon efficace, elles existent mais ne sont pas rendues accessibles à tous. Merci le biais de confirmation et les algorithmes de nos réseaux sociaux qui nous font tourner en rond.

3. Tout le monde est d’accord mais attend que quelqu’un orchestre et coordonne un changement simultané : le problème n’est pas de trouver une solution, il s’agit d’une incapacité d’implémentation de cette solution, en résonance avec le biais de diffusion de la responsabilité.

Mais n’oublions pas que notre comportement cérébral est poreux à notre environnement, les facteurs systémiques ne doivent pas être négligés au détriment de notre cerveau qui serait seul coupable. Dans un monde où l’information coule en continu, où le marketing exacerbe la désirabilité des produits et des services, où le web 2 norme les modes de représentations qu’il convient de suivre pour exister socialement, on ne peut faire porter la faute sur notre seul fonctionnement cérébral.

Voilà, vous savez (presque) tout sur les tours que nous joue notre cerveau, mais ce n’est pas une raison pour ne plus rien faire, hein ?!

* Conférence proposée dans le cadre de l’événement « Et maintenant ? », Festival international des idées pour demain.
A écouter dans son intégralité ici.

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Laurence Giuliani dirige Akken, agence de production sonore pour les destinations touristiques et les lieux de culture. Anciennement responsable d'un Office de Tourisme en milieu néo-rural (ou péri-urbain, comme vous voulez), manager d'artistes, productrice en label indépendant, Laurence cultive la curiosité comme carburant du quotidien. Ses marottes : le son, le tourisme culturel et le "komorebi", cette lumière qui filtre entre les arbres, comme des fêlures de timidité entre les [...]
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