Baisse des budgets et dépendance US : La cure de désintoxication forcée

Publié le 16 février 2026
13 min

Ces dernières semaines, j’ai le cerveau qui surchauffe. Entre deux rapports sur la mobilité touristique bas carbone, trois réunions sur l’ingénierie territoriale, j’ai passé beaucoup de temps à écouter les lanceurs d’alerte de la tech, à lire les analyses de Tariq Krim (Newsletter Cybernetica bien quali, je recommande) et à observer les soubresauts d’une géopolitique numérique qui ne nous veut pas forcément du bien.
Il y a des moments où tout s’entrechoque. On nous demande d’envoyer des réponses d’appels d’offres par courrier postal (oui, en 2026 !), tandis qu’à l’autre bout du monde, on signe des contrats par reconnaissance faciale de manière naturelle. On nous vend la « Smart Destination » le lundi, et on se rend compte le mardi que si un datacenter à Seattle éternue, c’est tout l’écosystème touristique français qui s’enrhume.


Plutôt que de vous servir une énième note de synthèse polie, j’ai décidé de tout « recracher » ici. On va voyager du très macro — ce fameux découplage transatlantique dont parle Tariq et d’autres experts — jusqu’au très micro : votre organisation (la mienne aussi…). On va parler de plan B, de résistance et de cette frugalité qu’on agite souvent comme une menace (coucou les budgets) alors qu’elle est peut-être notre seule issue de secours. J’espère que ce papier sera quand même assez logique dans son cheminement et dans sa lecture !

I. La fin de l’insouciance numérique : Bienvenue dans le monde du « découplage »


Pendant quinze ans, on a vécu le numérique comme une grande fête gratos. On a profité des innovations sans se poser de question. On a empilé les outils, confié nos données à des tiers « cool » basés en Californie, et construit nos stratégies sur le sable mouvant des GAFAM. C’était l’époque de l’insouciance.
Aujourd’hui, les experts comme Tariq Krim (entrepreneur emblématique du Web et pionnier de l’Internet. Il est l’un des principaux défenseurs de l’héritage et de la vision singulière du numériques français et européen – comme il se présente sur son site) tirent la sonnette d’alarme sur le découplage transatlantique. L’Europe et les États-Unis ne sont plus dans le même wagon. Entre le Cloud Act américain (qui permet à Washington de fouiller dans vos données même stockées en Europe) et les intérêts divergents sur l’IA, le cordon ombilical numérique s’effiloche.

Qu’est-ce que ce découplage transatlantique ?
C’est le moment où les trajectoires de l’Europe et des États-Unis cessent d’être parallèles pour devenir divergentes, voire opposées.
Pendant des décennies, on a cru que nous formions un seul bloc (« l’Occident ») avec les mêmes intérêts numériques. Le découplage, c’est la fin de ce rêve. C’est le constat que les États-Unis ne sont plus nos « partenaires de confiance » par défaut, mais des compétiteurs féroces qui utilisent la technologie pour asseoir leur puissance.
Quand Donald Trump veut acheter le Groenland comme s’il s’agissait d’un simple actif immobilier, il nous envoie un message clair : dans ce nouveau monde, il n’y a plus d’alliés historiques, il n’y a que des actifs, des ressources et des positions stratégiques. 

Soyons lucides : nos offices de tourisme et nos entreprises du secteur sont aujourd’hui sous perfusion numérique étrangère : nous avons délégué notre intelligence et notre relation client (elles sont sur quel outil vos bases de données ?) à des infrastructures que nous ne contrôlons absolument pas.
Nous sommes les locataires précaires d’infrastructures que nous ne possédons pas. Si demain, pour une raison géopolitique ou économique, la Silicon Valley décide de changer les règles de l’algorithme ou de couper le flux, il restera quoi de votre stratégie de promotion et d’information ?
Le miroir déformant de l’Est
Et si vous pensez que le salut est ailleurs, regardez vers l’Est. Le récent reportage de Matthieu Stefani (Génération Do It Yourself) sur la Chine est une claque monumentale. On y voit des villes comme Shenzhen ou Chongqing où l’on développe un robot humanoïde en neuf mois, quand nous mettons trois ans à valider un formulaire de subvention.


Là-bas, ils ont compris que la souveraineté, ce n’est pas un concept juridique abstrait : c’est une capacité d’exécution. Ils ont aligné l’État, le capital et l’usine. Pendant qu’on dématérialisait notre intelligence en pensant que « faire » n’avait pas de valeur, eux ont musclé leurs bras et leurs cerveaux.

Le résultat ? Un vertige de lenteur pour nous. Cette réponse au marché public à envoyer par la Poste qu’on m’impose encore, c’est le symbole d’une Europe qui s’est enfermée dans ses procédures pendant que les autres construisent le monde réel. Dans tous les cas, quand je passe du visionnage de cette vidéo à la réalité de mon métier de consultant aujourd’hui, j’ai du me mouiller la nuque…

Mais attention, ma thèse n’est pas de prôner un retour à la bougie ou une déconnexion totale. Ce serait suicidaire.
La véritable souveraineté de demain passera par deux piliers non négociables :
– La fin du déni : Nous devons cartographier nos dépendances avec une honnêteté chirurgicale. Si demain, pour une raison géopolitique ou un simple changement de CGU (Conditions Générales d’Utilisation), l’accès à vos outils de promotion ou à votre cloud est coupé, que reste-t-il de votre destination ? C’est ce diagnostic, parfois douloureux, qui doit être le point de départ de toute ingénierie territoriale sérieuse.
L’ingénierie du « Plan B » : La souveraineté, c’est la capacité de choisir. Il ne s’agit pas juste de trouver une alternative française à Excel ou Word, mais de réfléchir à des architectures de données et des outils de pilotage que l’on peut « débrancher » du flux mondial sans que tout s’effondre. C’est préparer une infrastructure de secours, agile et robuste, capable de prendre le relais.

Le « vertige de la lenteur » face à la Chine ne doit pas nous pousser à une course effrénée et perdue d’avance. Il doit nous inciter à construire notre propre résilience. Dans un monde instable, la puissance d’un territoire ne se mesurera plus à la complexité de ses gadgets technologiques, mais à sa capacité à rester debout et opérationnel si et quand les réseaux globaux vacillent.

II. Le crash-test : Qu’est-ce qui « pète » vraiment S’ILS appuieNT sur OFF ?

Sortons un peu de la géopolitique de salon pour regarder vos bureaux. On a confondu « facilité d’usage » et « solidité de l’infrastructure ». Aujourd’hui, la plupart de nos structures touristiques sont comme des maisons hyper connectées dont les clés (vos mots de passe et accès administrateurs), le compteur électrique (l’hébergement de vos données chez AWS ou Google) et les fondations (le code source des logiciels que vous utilisez chaque jour) appartiennent à un propriétaire qui vit à 8 000 km d’ici.

Concrètement, si les vannes numériques se ferment demain matin pour une raison X ou Y, le réveil à l’Office ou dans votre entreprise (la mienne aussi… l’écriture de l’article me met une petite secousse) va être brutal. On ne parle pas d’un petit bug, on parle d’un effondrement en cascade :
D’abord, c’est le silence radio. Si vous tournez sur la suite Office ou Google Workspace, vous perdez votre système nerveux. Plus d’e-mails, plus d’agendas, plus aucun accès à vos dossiers partagés. Vos équipes se retrouvent littéralement avec un écran noir et un stylo bille, en mode paralysie cérébrale. On réalise alors qu’on ne sait même plus où est rangé le moindre document papier.
Ensuite, c’est le trou noir mémoriel. Si vos contacts et votre historique client dorment chez Salesforce, HubSpot ou Mailchimp, vous devenez instantanément amnésiques. Vos segments, vos précieux fichiers de fidélisation… tout reste bloqué de l’autre côté de l’Atlantique. En une seconde, vous redevenez un parfait étranger pour vos propres visiteurs, incapable de savoir qui vient chez vous et pourquoi.
Et ne comptez pas sur le web pour vous sauver la mise. Si votre visibilité dépend d’une carte Google Maps ou d’un algorithme SEO qui décide soudainement de privilégier les intérêts domestiques US, votre destination s’évapore. Pour le touriste qui a son smartphone greffé à la main, vous n’existez tout simplement plus. Vous sortez du radar mondial sans même avoir été prévenus.
Enfin, c’est l’asphyxie financière. Quand on délègue ses réservations et ses paiements à des passerelles comme Stripe ou des Channel Managers ultra-centralisés, on oublie que c’est l’oxygène du territoire qui passe par ces tuyaux. Si le robinet est coupé à la source, l’argent ne remonte plus jusqu’à nos prestataires locaux.
Le diagnostic est sans appel : nous avons troqué notre autonomie contre du confort. On a délégué toute notre intelligence de métier à des béquilles algorithmiques étrangères. Le risque opérationnel, ce n’est pas juste que « l’outil ne marche plus », c’est qu’on ne sait plus comment faire « à la main ». On a perdu l’ingénierie de base au profit d’une dépendance totale.

Le cas d’école Apidae : la fin de l’insouciance technique
C’est là qu’il faut saluer les prises de conscience. Prenons notre principal SIT en France : Apidae. Sur le plan politique, c’est un modèle de gouvernance territoriale. Mais l’infrastructure, elle, reste aujourd’hui chez AWS (Amazon).

Le réseau ne fait pas l’autruche : le chantier de la portabilité (via Kubernetes pour les techniciens) est dans les tuyaux pour pouvoir changer d’hébergeur « sans douleur » le moment venu. Mais pour l’instant, la réalité économique prime : on optimise les coûts et le fonctionnement sur les serveurs américains. C’est tout notre dilemme : on capitalise sur l’outil de l’empire pour être efficace aujourd’hui, tout en essayant de construire la porte de sortie pour demain.

Côté IA, même combat : le réseau jongle entre OpenAI, Anthropic et Mistral. L’effort est mis sur le développement « natif » pour pouvoir changer de moteur de manière transparente. Le réveil est donc bien là, mais il nous montre une chose : la souveraineté est un sport de combat qui demande du temps, de l’argent et une sacrée dose d’ingénierie pour ne pas rester scotché au confort des solutions clés en main de la Silicon Valley. 

III. L’ingénierie du plan B : De la cure d’austérité à la robustesse territoriale

Le timing est serré. Pour beaucoup d’OGD et de collectivités, la cure de désintoxication a déjà commencé, mais elle est subie. Entre les baisses de dotations publiques et l’inflation des coûts, on leur demande déjà de faire des choix prioritaires. C’est là que le lien avec la souveraineté devient vital : si on n’a plus les moyens d’entretenir nos prothèses numériques, il faut redevenir robuste.
Comme le souligne Caroline Le Roy dans son analyse des travaux du biologiste Olivier Hamant : la performance nous fragilise, là où la robustesse nous sauve. Un système robuste n’est pas le plus rapide, c’est celui qui survit aux chocs. Pour un territoire, cela repose sur deux piliers de transformation :

1. Le sevrage : sortir de l’addiction et passer aux alternatives
Pour comprendre l’ampleur du chantier, je vous invite à lire l’expérience de Bon Pote qui a tenté de passer 24h dans la peau d’un « GAFAM-addict ». Le constat est violent : sans ces outils, nous ne savons plus travailler, nous déplacer, ni même communiquer. Pour un Office de Tourisme, cette addiction est une vulnérabilité systémique majeure.
Puisque l’argent public se raréfie, chaque euro dépensé dans une licence logicielle californienne est un euro qui ne finance pas l’ingénierie humaine locale. La souveraineté commence par une frugalité de bon sens.
L’action : Ne restez pas dans le constat, passez aux alternatives concrètes. Ce n’est pas qu’une question d’éthique, c’est une question de sécurité. Remplacer Google Drive par Nextcloud ou Google Analytics par Matomo, c’est s’assurer qu’en cas de coupure du flux ou de hausse brutale des tarifs, votre organisation continue de tourner. C’est transformer une contrainte budgétaire en un acte de résilience. Et quid des LLM? Lisez le super test de Nicolas François dans sa newsletter autour de Mistral, un choix pas si déconnant pour 2026 : « Choisir Mistral plutôt que Gemini ou ChatGPT, ce n’est pas qu’un choix technique, c’est un acte d’indépendance. »

2. Avancer sans but : naviguer dans le brouillard (merci Olivier Hamant)
La robustesse, c’est aussi accepter une part d’inefficacité pour garantir la survie. Notre besoin maladif de tout planifier via des « schémas directeurs à 10 ans » est devenu une faiblesse majeure : cela nous rend rigides dans un monde qui change tous les trois mois.
La nouvelle posture : Inspirons-nous de la biologie. Un organisme robuste ne prévoit pas tout, il s’adapte. Arrêtons le fétichisme du plan gravé dans le marbre et passons à une ingénierie de flux.
L’agilité réelle : Un projet doit pouvoir être testé en 3 mois. S’il ne marche pas, on pivote. La compétence clé de vos équipes ne doit plus être de savoir « utiliser l’outil X », mais de savoir « naviguer sans l’outil X ». C’est dans cette capacité à fonctionner en « mode dégradé » que se niche votre seule véritable marge de manœuvre. C’est clairement du design de projet à intégrer dans vos organisations.

Et si on arrêtait d’être les figurants du récit des autres ?

Mon travail de consultant ne consiste plus à vous aider à « rajouter des couches ». Au contraire, il s’agit souvent de vous aider à en enlever pour retrouver de la clarté. La souveraineté n’est pas un repli, c’est une libération. C’est passer de la « prothèse numérique » à une autonomie réelle. Mais cette autonomie ne sera complète que si nous changeons de posture face aux nouveaux empires.
Regardons la réalité en face : pendant que nous protégions nos brevets avec une lenteur bureaucratique, d’autres ont été plus pragmatiques. La Chine n’a pas seulement acheté notre innovation ; elle l’a dépecée pièce par pièce — comme nos Airbus — pour en comprendre la mécanique intime et reconstruire plus vite.
Aujourd’hui, nous devons faire de même avec les Américains sur l’art du récit. L’affaire Clawdbot/Molbook aux États-Unis (décryptée par Silicon Carne dans cette vidéo) est un cas d’école.

De quoi parle-t-on ? En résumé : une équipe a lancé un logiciel de « robots » (agents IA) – Clawbot – encore très bancal. Mais pour faire le buzz, ils ont créé un faux réseau social « interdit aux humains » – Moltbook – où ces robots semblaient discuter entre eux de manière autonome. La planète tech a crié à la révolution, alors que ce n’était qu’une mise en scène, un « trolling » géant.
Le piège a fonctionné à merveille : les médias français et européens, par manque de culture technique et gourmandise pour le sensationnel, sont tombés en plein dedans. On a vu fleurir des titres apocalyptiques sur « le Facebook des robots qui nous échappe », criant à la singularité technologique, alors qu’il suffisait de soulever le capot pendant 30 minutes pour voir que le système était truffé de failles et de faux-semblants.
Pendant que nos médias s’inquiétaient de cette « menace » fantôme, les concepteurs, eux, savouraient leur victoire : ils avaient réussi à imposer leur marque et leur narration au monde entier sans débourser un dollar de publicité.

Leur force n’était donc pas dans le code — qui était truffé de failles de sécurité — mais dans leur génie narratif : ils ont créé une fable pour capturer l’attention mondiale et imposer leur marque pendant que nous, on finissait de remplir nos formulaires administratifs.
Il est temps de dépecer leur méthode. Comprendre comment ils utilisent l’audace, l’absurde et la vitesse pour exister. Non pas pour devenir des « pirates » sans éthique, mais pour injecter cette agilité narrative dans nos territoires.

La robustesse de demain, c’est une infrastructure sobre, une donnée protégée, mais surtout une capacité à raconter notre propre histoire avec assez d’audace pour ne plus être les figurants du récit des autres. Et ça, un OGD peut le faire mais sans pour autant répondre parfaitement aux algorithmes des plateformes US. Soyons un peu plus malin et … troll.
Alors, lundi matin, quand vous ouvrirez votre boîte mail, faites l’exercice : regardez vos outils, regardez vos discours, et demandez-vous si vous êtes en train de construire votre propre route ou si vous entretenez simplement les béquilles d’un empire qui a déjà trois coups d’avance.
Si la réponse vous fait peur, il est temps qu’on en discute. Pas pour pleurer sur nos budgets, mais pour commencer, enfin, à redevenir VRAIMENT agiles.
 
Je file, je dois aller acheter des timbres envoyer ma réponse d’appel d’offre. Ça ferme à 17h…

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Hey! Moi, c'est Guillaume Cromer, je pilote ID-Tourism, cabinet d'ingénierie sur le marketing du tourisme. Historiquement, je suis bien impliqué sur les questions de tourisme durable mais depuis quelques temps, je m'intéresse beaucoup à la question de la prospective du tourisme pour bien comprendre comment vont évoluer les attentes des voyageurs et de quelle manière il va falloir adapter les organisations publiques et privées du tourisme. Hyper curieux et de [...]
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