Il y a quelques jours, je participais comme chaque année à la rencontre annuelle des experts « tourisme et développement territorial » du CNFPT. Le sujet choisi cette année m’a parlé dès sa lecture. Le « matrimoine ». Je me suis rappelé que j’avais travaillé avec des élèves guides-conférencières il y a une dizaine d’années à la création de visites guidées à Paris ou Bordeaux autour de figures féminines ignorées jusqu’alors. La journée de réflexion a permis dresser un état de l’art précis. D’identifier quelques modèles importants et d’imaginer quelques propositions fortes.
Un concept ancien, une invisibilisation eternelle ou presque…
Longtemps absent des politiques culturelles, le matrimoine (entendu comme l’héritage culturel, artistique et symbolique transmis par les femmes) s’impose aujourd’hui comme un sujet structurant. À la croisée des enjeux d’égalité, de renouvellement des récits et d’attractivité territoriale, il révèle surtout les limites d’un modèle patrimonial historiquement construit sur une forte asymétrie de représentation. L’état des lieux présenté met en évidence une mutation en cours, encore inachevée mais désormais irréversible.
Le terme « matrimoine » n’est pas une invention contemporaine. Apparue dès le Moyen Âge, la notion désignait initialement les biens hérités de la mère avant de disparaître progressivement au XVIIe siècle dans un contexte de masculinisation de la langue et des institutions.
Sa réémergence s’inscrit dans un double mouvement : d’une part, les luttes féministes des années 1970, qui interrogent la place des femmes dans la société et dans l’histoire ; d’autre part, le développement des recherches en sciences sociales sur le genre. Les travaux de figures comme Françoise Héritier ou Michelle Perrot ont ainsi contribué à démontrer que l’effacement des femmes relève moins d’une absence réelle que d’un biais dans la construction des récits historiques.

Ce constat constitue le point de départ d’une réflexion plus large : si les femmes ont toujours été présentes dans la production culturelle, pourquoi restent-elles marginalisées dans sa transmission et sa valorisation ?
Un déséquilibre structurel objectivé
Les chiffres présentés dans le document sont sans ambiguïté. Dans les collections muséales françaises, les artistes femmes ne représentent qu’environ 6,6 % des artistes et une part encore plus faible des œuvres exposées. Au Louvre, elles ne comptent que pour 0,78 % des peintures.
Cette sous-représentation dépasse largement le cadre muséal : environ 2 % des rues portent un nom féminin, seules 7 femmes sont présentes au Panthéon sur 75 personnalités. Quelques figures féminines sont sorties de l’ombre notamment lors de la Cérémonie d’ouverture des JOP 2024 (Olympe de Gouges, Alice Milliat, Paulette Nardal, Jeanne Barret, Louis Michel, Christine de Pizan, Alice Guy). aux côtés de quelques personnalités déjà célébrées ou connues (Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir, Simone Veil). Ces statues sont aujourd’hui érigées rue de la Chapelle. Mais pour une Marie Curie, combien de Françoise Barré-Sinoussi ?

Ces données contrastent fortement avec la réalité contemporaine : les femmes représentent aujourd’hui près de 60 % des étudiants en écoles d’art. Et plus de 80% dans de nombreux programmes en tourisme.
L’écart entre formation, reconnaissance et patrimonialisation met en évidence un plafond de verre structurel, qui s’exprime à chaque étape de la chaîne de valeur culturelle : production, diffusion, acquisition, conservation et transmission.
La montée en puissance du matrimoine s’inscrit dans une évolution plus globale du concept de patrimoine. Depuis les années 1980, celui-ci ne se limite plus à la conservation d’objets remarquables : il devient un outil de médiation sociale, culturelle et territoriale.
Ce « glissement de l’objet à la relation » traduit un changement profond : le patrimoine est désormais envisagé comme un support de récit, un vecteur de compréhension interculturelle et un levier de construction identitaire collective.
Dans ce contexte, la « matrimonialisation » apparaît comme l’un des scénarios d’évolution possibles à l’horizon 2030. Elle consiste non seulement à intégrer les femmes dans les récits existants, mais aussi à repenser les cadres d’interprétation eux-mêmes.
Engagement militant, institutionnalisation et rôle des musées
Depuis une dizaine d’années, le matrimoine franchit un cap en passant du champ associatif à celui des politiques publiques.
Plusieurs jalons structurants peuvent être identifiés : 2015 : lancement des Journées du Matrimoine, 2017 : feuille de route « Égalité » du ministère de la Culture, 2018 : rapport du Haut Conseil à l’Égalité appelant à des actions concrètes.

Ces initiatives traduisent une prise de conscience progressive des institutions culturelles. Elles visent à renforcer la visibilité des femmes dans les programmations, structurer la recherche et la collecte d’archives, intégrer ces enjeux dans les politiques éducatives et de médiation. Cette phase d’institutionnalisation reste toutefois hétérogène selon les territoires et les établissements, révélant encore un manque de pilotage stratégique global. Les musées apparaissent comme des acteurs centraux de cette transformation, à la fois lieux de savoir et de pouvoir symbolique.
Trois grandes stratégies se dégagent.
1. Visibiliser les artistes femmes
Depuis 2009, on observe une augmentation significative des expositions dédiées, avec plus de 40 expositions collectives recensées.
Ces initiatives permettent de corriger partiellement les biais de programmation, tout en répondant à une attente croissante des publics.
2. Relire les collections
Des expositions comme elles@centrepompidou ont marqué un tournant en proposant une relecture complète de l’histoire de l’art à travers les œuvres d’artistes femmes. Cette approche s’accompagne d’effets mesurables : la part des acquisitions d’œuvres féminines a ainsi progressé de 6 % à 18 % après 2009.
3. Structurer une stratégie d’égalité
Au-delà des expositions, certains établissements engagent des démarches plus systémiques : audits internes, intégration dans les projets scientifiques et culturels, définition d’indicateurs de suivi.
Ces actions traduisent une évolution vers une gouvernance plus stratégique du sujet.
De nouveaux modèles institutionnels et territoriaux
Parallèlement, de nouvelles formes d’institutions et de dispositifs émergent : projets de musées dédiés aux féminismes, musées monographiques consacrés à des artistes femmes, initiatives territoriales (cartographies, parcours urbains, signalétique). Ces démarches témoignent d’une appropriation croissante du matrimoine comme outil d’aménagement culturel des territoires. Elles participent également à une diversification de l’offre touristique, en phase avec les attentes contemporaines en matière d’expériences culturelles et de récits incarnés.
L’exemple du Musée FAMM à Mougins, dédié aux artistes femmes
Ouvert en juin 2024 à Mougins, le FAMM – Femmes Artistes du Musée de Mougins s’inscrit dans une dynamique internationale de rééquilibrage de la représentation des femmes dans l’histoire de l’art. Ce musée privé présente une collection d’environ 100 œuvres réalisées par près de 90 artistes femmes, offrant un panorama resserré mais significatif de la création féminine.
Le FAMM se distingue par un positionnement clair : non pas juxtaposer des œuvres, mais affirmer un récit alternatif, en donnant une visibilité à des artistes souvent marginalisées dans les collections publiques traditionnelles. Il participe ainsi à une relecture critique des canons artistiques et à une mise en lumière de trajectoires invisibilisées.
Le FAMM s’inscrit dans une logique plus large de transformation des récits culturels. Il illustre le rôle croissant des initiatives privées dans l’émergence du matrimoine et leur capacité à expérimenter de nouveaux formats, plus agiles et plus engagés. L’exposition qui s’achève ces derniers jours consacrée à Elizabeth Colonna est un exemple brillant de valorisation des artistes femmes considérées comme levier de renouvellement de l’offre culturelle et d’attractivité territoriale.

Conclusion : du rééquilibrage à la refondation
Au-delà des enjeux d’égalité, le matrimoine constitue un levier stratégique pour les territoires. En enrichissant les récits, il permet de diversifier les imaginaires touristiques, de valoriser des figures locales souvent méconnues, de renforcer le sentiment d’appartenance des habitants. Il s’inscrit ainsi pleinement dans les logiques actuelles d’attractivité, fondées sur l’authenticité des récits, la pluralité des points de vue et la capacité à produire du sens. Dans cette perspective, le matrimoine dépasse la seule question culturelle pour devenir un outil de développement territorial et évidemment d’attractivité touristique.
Malgré les avancées, plusieurs défis demeurent : la faiblesse des données consolidées, l’hétérogénéité des pratiques, la difficulté à intégrer ces enjeux dans des stratégies globales. Le matrimoine implique en effet une transformation en profondeur des critères de sélection et d’acquisition, des pratiques de médiation, des référentiels professionnels (notamment ceux des OGD !). Il suppose également une évolution des représentations collectives, qui ne peut s’opérer qu’à moyen et long terme.
Le matrimoine ne se réduit pas à une politique de correction. Il constitue un changement de modèle dans la manière de penser le patrimoine et, plus largement, les politiques culturelles donc les approches touristiques. En réintroduisant des récits oubliés, il interroge les fondements mêmes de la légitimité culturelle. En ce sens, il ouvre la voie à une approche plus inclusive, plus réflexive et plus stratégique du patrimoine. Pour les acteurs publics, l’enjeu est désormais clair : passer d’une logique d’initiatives ponctuelles à une intégration structurée du matrimoine dans les politiques culturelles et d’attractivité. À cette condition, il pourra pleinement jouer son rôle de levier de transformation, au service d’un récit collectif renouvelé.
Merci à Karine Hede, responsable nationale de la spécialité « tourisme » au CNFPT (INSET de Dunkerque), et Estelle Brousse, attachée de conservation au Musée Alice Taverne à Ambierle (Loire), pour leurs contributions