De la performance à la robustesse

Publié le 10 février 2026
7 min

(source image : Consultis.biz)

Pendant longtemps, la priorité des acteurs touristique s’est structurée autour d’un objectif clair : améliorer la performance. Les OGD sont progressivement dotés d’indicateurs de fréquentation, de taux d’occupation, de retombées économiques ou encore de satisfaction client. Cette culture du chiffre a contribué à professionnaliser l’action publique touristique, à mieux rendre compte, à mieux justifier, à mieux comparer.

Mais aujourd’hui, ce modèle atteint ses limites.

Les destinations touristiques évoluent désormais dans un environnement marqué par des crises multiples : dérèglement climatique, tensions sur l’eau, érosion de la biodiversité, conflits d’usage, saturation des sites, instabilité géopolitique, transformation rapide des attentes sociétales. Dans ce contexte, viser uniquement la performance revient parfois à optimiser un système… pour un monde qui n’existe déjà plus.

Face à ces transformations, une notion émerge progressivement dans le débat public et scientifique : la robustesse. Moins médiatisée que la résilience, elle offre pourtant une perspective particulièrement pertinente pour les acteurs institutionnels du tourisme. Il ne s’agit plus seulement de « faire mieux », mais de faire tenir.

Performance : un référentiel utile, mais fragile

Dans le champ institutionnel, la performance est devenue un langage commun. Elle repose sur une logique de rationalisation : fixer des objectifs, mesurer, ajuster, rendre compte. Appliquée au tourisme, cette approche a permis de structurer des stratégies plus lisibles, d’orienter les budgets, de piloter l’attractivité et d’améliorer la coordination des parties prenantes.

Cependant, la performance repose souvent sur une hypothèse implicite : le contexte est relativement stable. Les indicateurs sont conçus pour un environnement donné, avec des cycles saisonniers prévisibles, des flux touristiques relativement réguliers et des infrastructures pensées pour absorber les volumes attendus.

Or, la réalité actuelle impose un constat plus rude : les destinations sont devenues des systèmes exposés, vulnérables et parfois imprévisibles. Une stratégie très performante peut ainsi devenir extrêmement fragile dès lors qu’elle dépend d’une seule ressource (l’eau, la neige, la voiture, l’avion), d’une seule clientèle, d’une seule saison ou d’un seul récit d’attractivité.

La performance, poussée à l’extrême, peut produire un paradoxe : plus un système est optimisé, moins il est capable d’encaisser la variation.

Infographie : Lise InnerFrog (innovation-pedagogique.fr)

Robustesse : une capacité à tenir dans l’incertitude

La robustesse est un concept issu des sciences du vivant, de l’ingénierie et de la pensée systémique. Dans une approche évolutive, elle renvoie à la capacité d’un système à maintenir ses fonctions malgré les perturbations.

Autrement dit, un système robuste n’est pas un système parfait. C’est un système qui continue de fonctionner lorsque les conditions changent.

Dans cette perspective, Olivier Hamant (chercheur à l’INRAE et directeur de l’institut Michel Serres), propose une définition particulièrement éclairante : la robustesse désigne la capacité d’un système à « continuer à fonctionner dans des conditions fluctuantes », non pas en cherchant l’optimisation permanente, mais en préservant des marges de manœuvre, des redondances et des capacités d’adaptation. Pour Hamant, la robustesse s’oppose à une logique de performance maximale : un système trop optimisé devient souvent plus efficace à court terme, mais aussi plus fragile face aux chocs.

Appliquée au tourisme, la robustesse pose une question simple mais structurante : notre destination est-elle capable de fonctionner dans un monde instable, avec des ressources contraintes et des chocs répétés ?

Résilience ou robustesse : un glissement conceptuel nécessaire

Le tourisme mobilise de plus en plus le terme de résilience, souvent présenté comme un objectif politique : rebondir après une crise, restaurer l’activité, retrouver l’équilibre.

La résilience est effectivement une notion centrale, largement documentée, notamment par l’Institut Michel Serres. Mais elle est aussi critiquée pour son ambiguïté : vouloir « rebondir » peut parfois signifier vouloir revenir au modèle d’avant, même lorsque celui-ci était déjà insoutenable.

C’est l’un des points soulignés dans des analyses comme La face cachée de la résilience d’Anaïs Cario pour Usbek & Rica.

Dans cette perspective, la robustesse apparaît comme une notion complémentaire, voire plus exigeante : il ne s’agit pas seulement de se relever après un choc, mais de réduire la dépendance au choc, d’anticiper l’instabilité, et de construire des marges de manœuvre.

Une distinction utile peut être formulée ainsi :

  • Performance : optimiser un système dans un contexte prévu
  • Résilience : absorber un choc et retrouver un fonctionnement
  • Robustesse : maintenir un fonctionnement malgré des variations multiples

Ce débat est aussi bien synthétisé dans des contributions de vulgarisation comme celle de Danielle Bernath dans la « battle » entre Arthur Keller et Olivier Hamant.

A retrouver sur SATOR

Pourquoi la robustesse devient un enjeu stratégique pour les destinations ?

Le tourisme n’est pas seulement une économie : c’est un système territorial. Il dépend d’infrastructures, de ressources naturelles, d’équilibres sociaux, d’acceptabilité locale, de services publics, de mobilité, de main-d’œuvre, d’énergie.

Or, ces éléments sont désormais soumis à des tensions structurelles :

  • Tensions sur l’eau (sécheresses, restrictions, conflits d’usage) ;
  • Tensions sur l’énergie (prix, sobriété, dépendances) ;
  • Tensions sur la mobilité (coût du transport, transition carbone) ;
  • Tensions sur l’habitabilité (canicules, risques naturels) ;
  • Tensions sociales (acceptabilité, tourisme de masse, logements) ;
  • Tensions institutionnelles (normes, injonctions, contradictions).

Dans ce contexte, la question n’est plus seulement : comment attirer plus ? Mais aussi : comment durer ?

Et surtout : comment éviter qu’une destination devienne performante sur le court terme mais vulnérable sur le long terme ?

Vers un pilotage robuste : changer ce que l’on mesure

Si la robustesse doit devenir un axe de pilotage, cela suppose d’élargir le rôle des indicateurs. Il ne s’agit pas seulement de mesurer des résultats, mais de mesurer des capacités.

Un tableau de bord classique mesure par exemple : fréquentation annuelle, taux d’occupation, dépenses touristiques, satisfaction client, etc.

Un tableau de bord robuste chercherait plutôt à observer : dépendance à une ressource critique (eau, neige, énergie), capacité à absorber la variabilité saisonnière, diversité des clientèles et des marchés, part d’activités compatibles avec des scénarios climatiques dégradés, acceptabilité sociale et conflits d’usage, résilience des infrastructures, autonomie et robustesse des modèles économiques locaux, …

Cela rejoint des réflexions sur l’évolution des outils de gestion territoriale et sur la nécessité d’intégrer les « signaux faibles » et les vulnérabilités systémiques dans le pilotage.

En clair : un indicateur robuste ne cherche pas uniquement à mesurer « combien », mais aussi dans quelles conditions et avec quelles dépendances.

Construire de la robustesse : diversification, redondance, coopération

La robustesse n’est pas une posture abstraite. Elle peut se traduire en stratégies très concrètes, qui concernent directement les acteurs institutionnels.

1) Diversifier plutôt qu’optimiser

Une destination trop spécialisée (neige, plage, événementiel, croisière) peut devenir extrêmement vulnérable. La robustesse implique de construire des offres plus hybrides, capables de fonctionner même si un segment s’effondre.

2) Réintroduire des marges et des redondances

Dans une logique de performance, la redondance est souvent vue comme une perte. Dans une logique robuste, elle devient une sécurité. Cela peut concerner : des solutions de mobilité alternatives, des circuits d’approvisionnement plus locaux, des compétences partagées entre structures, des dispositifs de coordination inter-territoriaux, …

3) Renforcer la coopération territoriale

La robustesse est rarement individuelle. Une destination robuste est une destination qui sait activer rapidement ses réseaux : communes, intercommunalités, socio-professionnels, gestionnaires d’espaces naturels, associations, habitants, services de l’État.

Cette approche rejoint les logiques de gouvernance adaptative et de coordination multi-acteurs.

Robustesse et transformation : accepter de ne pas « revenir comme avant »

Un point clé mérite d’être souligné : la robustesse implique une transformation culturelle.

Les institutions touristiques sont souvent prises entre deux injonctions :

  • Soutenir l’économie touristique et maintenir l’attractivité ;
  • Intégrer les contraintes écologiques et répondre aux critiques sociétales.

Dans un contexte stable, ces tensions peuvent être arbitrées par des compromis techniques. Dans un contexte instable, elles deviennent structurelles.

Construire la robustesse revient alors à accepter que certains modèles ne pourront pas être maintenus tels quels. La robustesse n’est pas un « plan de continuité », c’est une capacité de recomposition.

Cette idée est particulièrement développée dans certaines ressources pédagogiques et réflexives, notamment sur l’approche systémique et les conditions d’une robustesse collective.

5 questions pour tester la robustesse de votre stratégie touristique

Pour conclure, voici quelques questions simples, mais structurantes, que tout OGD peut se poser :

  1. Notre modèle dépend-il d’une seule ressource critique ? (eau, neige, voiture, avion, climat tempéré)
  2. Notre attractivité repose-t-elle sur une saison dominante ou sur une diversification réelle ?
  3. Nos indicateurs permettent-ils d’identifier les vulnérabilités ou uniquement les résultats ?
  4. Avons-nous des marges de manœuvre en cas de crise ? (budget, partenariats, solutions alternatives)
  5. Nos décisions renforcent-elles la capacité du territoire à durer, ou seulement à performer ?

Si ces questions restent sans réponse, c’est souvent le signe qu’il est temps de compléter les outils existants 🙂

“Un système trop performant devient fragile.”
C’est le point de départ d’Olivier Hamant : la robustesse, c’est la capacité d’un système à continuer à fonctionner malgré les fluctuations, au lieu de chercher l’optimisation permanente.

Moment auto-promo : on a la chance d’accueillir Olivier pour le podcast Xpérientiel avec François Huet dans la série « sous l’œil des chercheurs ». (épisode 13 de la saison 5)

Conclusion : passer d’un tourisme performant à un tourisme « qui tient »

La performance n’est pas à abandonner. Elle reste un cadre indispensable pour piloter l’action publique, structurer les budgets, rendre compte, dialoguer avec les élus et les partenaires.

Mais à l’ère de l’Anthropocène, la performance seule ne suffit plus. Les destinations doivent désormais apprendre à évoluer dans un monde instable, contraint et incertain. Et cela exige un changement de regard : ne plus seulement optimiser, mais renforcer la capacité à tenir.

La robustesse n’est pas un slogan. C’est une boussole stratégique. Elle invite les acteurs institutionnels du tourisme à faire évoluer leurs indicateurs, leurs outils, leurs arbitrages et leur culture managériale.

Dans les années à venir, les destinations qui compteront ne seront pas uniquement celles qui auront su attirer davantage, mais celles qui auront su construire des trajectoires capables de durer.

Celles qui auront su passer de la performance à la robustesse.

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Dans un secteur touristique en développement continu, il est indispensable d'accompagner les professionnels vers un tourisme raisonné et responsable. Je me décris comme une apicultrice de projets touristiques en transition. J'aime aller m'inspirer ailleurs et je prône la politique du petit pas (penser global et agir local). Je prépare actuellement une thèse doctorale sur la "gouvernance de la performance publique, management hybride de la performance globale pour les OGD".
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