15 ANS, toujours vivant !
Notre manifeste

Rosebud

Publié le 23 décembre 2021
4 min

En hommage à Michel Le Bris.

Toutes ces choses sont passées
Comme l’ombre et comme le vent
Victor Hugo

C’est toujours à la même période de l’année que les souvenirs s’invitent, à peine troublés par l’agitation qui accompagne la préparation des fêtes de Noël. Mattéo n’en est pas surpris ; il a même fait de cet encombrant bagage une balise bienveillante à laquelle se raccrocher au moindre vent contraire. Pourtant, difficile pour lui aujourd’hui de ne pas se laisser submerger par le flot impétueux de ses émotions face à ce bouleversement sans précédent. Mais que s’était-il donc passé pour que cet environnement familier qu’est le monde se soit ainsi refermé d’un coup ?

Voyages et rencontres, Mattéo en avait la mémoire pleine à ras bord. De l’azur méditerranéen aux eaux sacrées du Gange, de l’orgie architecturale New-yorkaise aux vestiges de Cuzco, profitant de chacune de ces opportunités, il s’était jusqu’alors enrichi de paysages, de regards, d’odeurs et de sons aussi. Mais pressé de découvrir le monde, il s’était soudainement retrouvé compressé. Oppressé, même.

Cela avait commencé progressivement puis s’était brusquement accéléré. Au gré de l’humeur changeante des nations, les conflits militaires avaient de tous temps perturbé les déplacements. Il suffisait alors de s’abonner au Monde diplomatique pour anticiper le risque de vacances gâchées. Et puis le terrorisme moderne, l’arme ultime des lâches, avait restreint davantage le champ des possibles. Déserts sahariens, Asie centrale et occidentale, bien d’autres contrées encore, figuraient sur la liste noire des destinations de rêve désormais déconseillées. Mais le pire restait à venir. Peste, choléra, typhus, l’Histoire regorgeait pourtant de tragédies aux noms redoutés et aux effets dévastateurs. L’humain guettait l’ennemi au loin sous forme de divisions blindées alors que celui-ci s’abritait tranquillement au plus profond de lui, à l’abri des balles, attendant sagement son heure. L’humain, toujours lui, avait décrété la grande libéralisation économique, faisant fi de la mise en garde de Lacordaire. Le virus, celui dont on ne prononce pas le nom, avait rehaussé de son éclat mortifère la grande idée de globalisation. Si l’alerte était maximale et le danger mondial, la réponse quant à elle restait individuelle et locale.

D’ailleurs le monde s’était peu à peu rétréci, d’esprit aussi, faisant désormais de toute opportunité de rencontre une source d’inquiétude, la crainte d’une invasion. Pour se prémunir du virus, les frontières s’étaient donc refermées. Le tourisme, activité à laquelle on ne prêtait alors que des intérêts d’ordre économique, avait laissé mais un peu tard entrevoir ses vertus thérapeutiques : de l’échange naît la connaissance. Ainsi le piège se refermait !

Debout devant le sapin qu’il vient de finir d’habiller avec Clara, sa fille, Mattéo est songeur. En cette nuit du 24 décembre, quel cadeau le Père Noël allait-il pouvoir déposer comme témoin d’une histoire qui ne pouvait décemment pas s’achever ainsi ? Celle de l’insatiable curiosité qui pousse l’humain à prendre route, créer sa trace, faire étape, suivre l’étoile…

Il y a du Charles Foster Kane en chacun de nous ; car tout nous ramène inexorablement à notre enfance. Et c’est sans s’en rendre compte que Mattéo se retrouve, allez comprendre, dans cette petite cave, celle où il a entassé tous les bibelots et autres choses futiles dont il n’a pas jusque-là réussi à se débarrasser. Si l’on admet que les maisons ont une âme, pourquoi ne pas prétendre à la fidélité des objets ? Là, sur l’étagère brinquebalante, la collection des Jules Verne que son parrain, douanier, enrichissait à chacun de ses anniversaires. Ici, affleurant d’un carton, la chapka en fausse fourrure dégotée auprès d’un commerçant ambulant sur la Place Rouge. Et puis la canne à pêche ; celle avec laquelle il aimait sur les bords de Loire s’emmêler dans les branches à l’instar de Renaud. Oh ! Cette ancienne gravure de la Cité interdite qui n’aura jamais reçue la reconnaissance d’un cadre. Et ce régiment docile de bouteilles d’origine, recélant le plus précieux des trésors ; un échantillon de sable de quelques-unes des nombreuses plages foulées au cours de ses pérégrinations : Acapulco, Ipanema célébrée par Stan Getz, Pula en Istrie, l’ancienne capitale de l’Inde française qu’est Pondichéry. Le Lido également.

Et puis…

Bombant son torse d’aluminium, la lampe mappemonde et son axe en bois défraîchi. Celle devant laquelle il rêvait, minot, pendant des heures. L’ampoule intérieure était souvent grillée. Qu’importe ! Pour éclairer l’avenir, l’imagination n’a finalement besoin que de la lumière née de l’envie de découvertes. Machinalement, ses doigts arpentent l’espace, franchissent les latitudes, effacent les distances. La courbe du globe évoque d’autres rencontres, plus charnelles, dont ses voyages ont parfois été le cadre. Son index s’arrête, presque par mégarde, sur l’Afghanistan : c’est alors la folle cavalcade des Cavaliers de Joseph Kessel qui drape la pièce d’un fin voile de poussière. Un peu plus loin le Canada, et c’est le Klondike des chercheurs d’or révélé par Jack London qui rejaillit de son plus lointain souvenir. Tiens, le Tibet. Tour à tour, Tintin et Alexandra David-Néel l’étreignent fraternellement, le conviant à retrouver la solitude des altitudes. Folle litanie, douce sensation. Éternelle invitation.

Clara, demain, reprendra le bâton, ranimera la flamme. De cette mappemonde dont elle entreverra les secrets et devinera rapidement les mystères, elle dessinera à son tour l’horizon. Toujours plus loin. Encore plus beau. Et résolument libre !

Mattéo, lui, reprend espoir. Demain est un autre jour.

Dans la même série : lire les autres articles de cette revue littéraire.

Je partage l'article
Voir les commentaires
0
3 articles
Vincent Garnier est actuellement Directeur général de Clermont Auvergne Tourisme après une expérience de près de trente ans dans le domaine du tourisme institutionnel. Passionné de littérature et de voyage, il est notamment le fondateur des « Cafés littéraires de Montélimar » ; il a également assuré pendant de nombreuses années l’animation de rencontres littéraires : Les Correspondances de Manosque, le Festival de la biographie de Nîmes…
Voir les 0 commentaires
Également sur etourisme.info