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LA CONFERENCE DU FUTUR. LE DEBRIEF.

Publié le 14 novembre 2022
9 min
#ET48 – 16 octobre 2042

Dans le cadre des 48èmes Rencontres Nationales du E-MetaTourisme, Laurence Giuliani, Hackeuse de codes institutionnels a animé une conférence interrogeant les pratiques touristiques et les évolutions du tourisme institutionnel en 2042.
Pour le blog etourisme.info, elle partage ces échanges  :

Laurence Giuliani : “Bonjour à toutes et à tous,

Je suis très heureuse de vous accueillir aujourd’hui, nous sommes le 16 octobre 2042, il fait 35°C, le soleil brille sur Pau, à l’occasion de ces 48èmes Rencontres Nationales du E-MetaTourisme .

J’ai le plaisir de recevoir aujourd’hui Géraldine Huet, Déléguée générale de la rétrospective touristique, et Noémie Aubron, Facilitatrice des usages du futur.

Nous sommes ensemble pour environ une heure, pendant laquelle nous nous proposons de revenir sur des évolutions majeures qu’a connues l’industrie du tourisme ces vingt dernières années.”

chapitre 1 – quand airbnb rachete les offices de tourisme

LG : “Géraldine, alors que la ville de Lyon vient de se faire racheter par Orange, l’opérateur téléphonique, nous apprenons que, après l’île de La Réunion, l’Office de tourisme de la ville de Paris vient finalement de tomber aux mains d’Airbnb ; un contrat âprement négocié qui va assurer à la ville quelques années de répit face à la pression étatique, mais qui change définitivement le paysage institutionnel du tourisme. Comment en est-on arrivé là ?”

Géraldine Huet :” Il faut se souvenir que ce mouvement prend naissance en 2020 à la suite du lancement par Airbnb du Portail des Territoires ; Souvenez-vous, ce  nouveau service avait pour but de faciliter la collaboration entre Airbnb et les collectivités locales, inquiètes du phénomène sur leur territoire. Un premier contact local qui a permis au géant de la location saisonnière de bien comprendre les besoins de ses nouveaux partenaires et progressivement de se rendre indispensable.

A ce moment là, on ne se doutait pas qu’une dizaine d’années plus tard, Airbnb allait massivement “racheter” les OGD ; il faut dire que suite au désengagement de l’Etat auprès des collectivités locales, celles ci se sont gravement endettées et l’offre d’Airbnb a été l’occasion inespérée de renflouer quelques peu les caisses. D’autant qu’il n’était plus possible de compter sur les fonds européens dont les fonds dédiés au développement économique ont été réorientés dans la gestion des crises géopolitiques et environnementales.

Pour Airbnb ça a été une aubaine pour enfin parvenir à incarner l’ancrage local qu’il prône depuis ses débuts, sans réel succès.”

Toute ressemblance avec un office de tourisme existant serait le pur fruit du hasard.

LG : “Airbnb a-t-il mis la main sur tous les offices de tourisme ?”

GH : “Non fort heureusement. Les offices de tourisme qui ont évolué vers des nouveaux modèles d’agences de développement, ont pu contrer la lame de fond Airbnb.

Ces agences ont su tirer leur épingle du jeu et se rendre indispensables grâce à une double posture : d’une part un rôle d’agences de développement qui pose une stratégie globale, consolide et accompagne les acteurs touristiques.

D’autre part une posture agile qui veille, s’adapte et innove constamment, en capacité donc de proposer de véritables prestations d’encadrement des pratiques touristiques responsables de leur territoire.”

LG : “Noémie, selon vous, ce rachat des offices de tourisme par Airbnb, est-ce une bonne nouvelle pour les touristes ?”

Noémie Aubron : « Évidemment, on attend d’ Airbnb une approche révolutionnaire en termes d’offre de service. Selon certaines indiscrétions, il se pourrait qu’Airbnb utilise ce réseau d’ancrage local pour déployer son offre de “staycation” pour les locaux qui souhaitent voyager dans leur région, voire dans leur commune. Il est fort probable que les offices de tourisme rachetés par Airbnb accueillent de manière plus proactive et adaptée les travailleurs nomades.

Il n’est pas à exclure non plus que Airbnb transforme les offices de tourisme en agences de voyage à destination des locaux, en profitant de la mise en réseau internationale dont la plateforme dispose.“

chapitre 2 – le declin du web 3 et le retour du tourisme « irl »

LG : “Rappelez-vous en 2022, nous parlions métavers, web 3, crypto-monnaie et blockchain. Après un âge d’or qui aura duré deux petites décennies, le métavers décline. Nos concitoyens doivent réapprendre à faire du tourisme IRL. Noémie, comment tout ça se passe, dans les pratiques ?”

NA : “Effectivement, depuis plusieurs années, le métaverse était une destination assez prisée par les touristes, soit par contrainte de pouvoir d’achat, soit par conviction écologique. Les simulations de voyages ont connu un vrai boom. Aujourd’hui, plus de 9 Français sur 10 n’ont jamais vu la Tour Eiffel en vrai, mais 7/10 l’ont gravie dans le métavers. 

Évidemment, la nouvelle de la fermeture de nombreuses destinations dans le métaverse rebat les cartes. Cette annonce intervient à quelques semaines des vacances scolaires, et de nombreux vacanciers cherchent à reporter leurs projets dans la vraie vie.

Mais ce changement brutal va créer une vraie tension pour les professionnels du tourisme. Nous avons face à nous toute une génération de jeunes qui ne se souvient pas de leur dernier voyage dans la vraie vie. Ils n’ont plus aucun réflexe ni repère. Il va falloir accompagner ce retour au réel, sur les questions les plus simples : comment faire sa valise ? Comment se comporter sur la plage ?“

Allez ça suffit le web 3 maintenant ! On range son oculus et on met ses plus belles tongs !

LG : “Géraldine, comment les agences de développement touristiques gèrent-elles l’accueil et l’information touristique dans ce monde de l’après Métavers ?”

GH : “Il est vrai que comme beaucoup d’acteurs économiques, les OT ont investi le métavers au détriment de l’accueil physique, souvent pour des raisons budgétaires.

L’effondrement de celui-ci est l’occasion pour ces agences de développement touristique de repenser l’accueil. Nous ne sommes  pas revenus au système de bureaux d’information touristique, mais  ce sont désormais des îlots d’hospitalité du visiteur qui sont déployés, de façon spontanée, éphémère, low tech, au gré des impacts sociaux et environnementaux souhaités sur le territoire.

Comme le disait Noémie, les visiteurs sont aujourd’hui pour la plupart déstabilisés par cette nouvelle situation et ont plus que jamais besoin d’être accompagnés, chouchoutés par les agences touristiques ; celles ci se sont donc mis  à reproposer des pratiques d’antan comme des tutos pratiques  pour redécouvrir le tourisme dans la vraie vie. : trouver un hébergement et le réserver, se déplacer sur le territoire, gérer l’attente.”

chapitre 3 – des sejours sous contrainte

LG : “Depuis 2025, L’Etat s’est accordé à la mise en place, d’abord expérimentale, puis de façon généralisée, d’un pacte de bonne consommation touristique prévoyant un séjour sous contrainte. Ce dispositif contraignant pour les touristes comme les entreprises porte-t- il ses fruits face aux enjeux environnementaux ?”

GH : “Il faut rappeler la petite histoire ; ce sont d’abord quelques territoires, OGD et socio-professionnels qui ensemble ont construit ces nouveaux modèles de séjour pour sauver leur destination. L’Etat a ensuite accepté de financer une trentaine d’expérimentations.

Je ne vous apprends rien : aujourd’hui un séjour touristique c’est d’abord un engagement de consommation responsable savant orchestré par la destination et les prestataires: douche minutée et tempérée, température contrôlée des hébergements, usage modéré d’appareils électriques, d’éclairages, matières premières issus de circuit courts…tous les aspects de la consommation énergétique d’un visiteur font dorénavant l’objet d’une gestion centralisée par  chaque établissement touristique, avec un reporting en temps réel auprès des agences de développement touristiques.”

LG : “On monitore aujourd’hui la consommation énergétique des citoyens, mais on est également en capacité, grâce à la data, de monitorer et piloter la fréquentation des sites touristiques, comme par exemple l’accès aux calanques.”

GH : “Tout à fait, citons l’exemple de la Côte d’Azur qui a investi dans des plages roulantes qui bougent en fonction de la fréquentation.

 La destination a désormais les moyens de piloter les effets de la consommation touristique globale de son territoire et de les ajuster avec les prestataires.

Comme l’avait proposé en 2025 Caroline Leroy dans sa thèse “Gouvernance adaptive et résilience des territoires touristiques”, l’observation touristique est désormais centrée sur des indicateurs d’impact en lien avec la réalité du territoire et ses acteurs.

Noémie ne s’était pas trompée dans ses fictions 2022, pour le visiteur, loin d’être une contrainte ces éco gestes sont le moyen d’accumuler des points qui vont lui permettre de choisir par exemple un séjour dans une destination très peu visitée car très protégée, voire même de redécouvrir le plaisir du bain à la place de la douche minutée !”

Attention, ceci est un timelapse d’une heure de fréquentation, pas un instant T

LG : “Noémie, du côté des usagers, comment ce pacte de bonne consommation est-il perçu ?”

NA : “Évidemment, de nombreux touristes trouvent cette nouvelle manière de voyager normale. Toutefois, il faut se souvenir que ce phénomène a d’abord été très marginal. Les pionniers du voyage sous contrainte sont des territoires qui d’eux-mêmes ont proposé la signature d’un pacte  entre le voyageur et le territoire pour limiter l’usage des ressources locales. L’idée alors était d’apaiser les relations entre locaux et touristes. 

Aujourd’hui, il est intéressant de voir que se développe en parallèle de cette tendance de société une contre-culture qui consiste à voyager “all-inclusive”. Certains touristes éprouvent une lassitude de ces approches très réglementées et contraignantes. Certains territoires ont donc réagi : ils ont trouvé des failles réglementaires pour autoriser le voyage sans contrainte. Les touristes qui se rendent sur ces territoires sont dans l’idée de relâcher pendant quelques jours la pression sur la gestion des ressources, qui nous est aussi imposée dans notre quotidien.“

conclusion

Voilà, vous venez de lire les minutes de notre conférence du futur, où nous nous sommes essayées à dessiner quelques scénarios probables pour 2042. 

Aux manettes de ce voyage dans un futur plus ou moyen souhaité,  Géraldine Huet, Responsable Veille Innovation Prospective à la Fédération Réunionnaise de Tourisme, Noémie Aubron, co-dirigeante de l’Agence d’innovation 15 marches – qui écrit des newsletters du futur ; et Laurence GIULIANI, co-fondatrice de l’agence Akken. Nous avons co-écrit cette conférence dystopique à trois mains, et ce fut un vrai bonheur.”

Mais on ne vous lâche pas avant de vous en dire un peu plus sur le design fiction !

le design fiction, a quoi ca sert, par noemie aubron

La pandémie du Covid a marqué un vrai tournant dans les esprits : du jour au lendemain, nous avons compris que demain pourrait être différent d’aujourd’hui. Et cela d’une manière totalement inattendue et incertaine. La non-linéarité du futur est apparue à tous. 

Cette pandémie est rétrospectivement intéressante à plus d’un titre. Elle nous a surpris en tant que société et individus. Mais cette surprise n’est-elle pas le symptôme d’un manque d’attention ou d’un aveuglement à ce qui est en train de changer autour de nous ? 

Certains ont qualifié la pandémie de cygne noir, en référence à Nassim Nicholas Taleb. On appelle cygne noir un événement imprévisible qui a une faible probabilité de se dérouler et qui, s’il se réalise, a des conséquences d’une portée considérable et exceptionnelle. Comme par exemple, Internet, l’ordinateur personnel, la Première Guerre mondiale, la chute de l’URSS et les attentats du 11 septembre 2001. 

Pourtant, le risque pandémique était connu et identifié comme probable, le SRAS ou Ebola en sont des exemples tangibles. Les imaginaires du futur avaient aussi bien intégré ce risque. La pandémie a été largement développée dans la littérature de science fiction.

La futuriste Jane McGonigal conçoit des jeux vidéo pour immerger dans le futur. En 2010, elle a embarqué 20 000 personnes dans une simulation d’un monde sous l’emprise d’une pandémie mondiale. 

Alors pourquoi a-t-on considéré cette pandémie comme “inimaginable”? Jane McGonigal nous donne une explication intéressante : “Nous n’avions pas atteint la masse critique de personnes qui ont imaginé ce futur”

Pour qu’un futur devienne vraiment une possibilité dans nos esprits, il faut que nous ayons été suffisamment nombreux à en discuter, à l’expérimenter et à le remettre en question.

Ce que propose le design fiction, c’est précisément cela : décrypter les changements à l’œuvre et créer une conversation sur des futurs possibles avec les personnes autour de vous, s’aligner sur la vision des futurs possibles et enfin se demander : “Est-on prêts ?”. Ainsi, vous prendrez de meilleures décisions en connectant le passé, le présent et le futur. 

Pour découvrir la plume de Noémie, nous vous proposons une micro-fiction du futur, écrite en 2022, qui a inspiré en partie notre récit :
“Du tourisme à l’hospitalité ?”, sous ce lien.

Et en bonus, le replay de la conf’ si vous avez eu la flemme de tout lire, c’est ici.

La dream team du turfu

 

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Laurence Giuliani dirige Akken, agence de production sonore pour les destinations touristiques et les lieux de culture. Anciennement responsable d'un Office de Tourisme en milieu néo-rural (ou péri-urbain, comme vous voulez), manager d'artistes, productrice en label indépendant, Laurence cultive la curiosité comme carburant du quotidien. Ses marottes : le son, le tourisme culturel et le "komorebi", cette lumière qui filtre entre les arbres, comme des fêlures de timidité entre les [...]
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