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Du rétroviseur au pare-brise

Publié le 4 juillet 2022
6 min

J’ai commencé ma carrière « touristique » en 2003, près de vingt ans déjà…

Beaucoup de chose ont changé depuis dans nos métiers. Concepts, outils et visions se succèdent, mais une chose parait intangible : l’outil de mesure de notre activité est encore très centré sur la « nuitée », qui demeure l’alpha et l’oméga de toute stratégie d’observation.

Certes les outils d’analyse en la matière évoluent et s’affinent, l’INSEE, la taxe de séjour, les baromètres hôteliers MGK ou In Extenso, et maintenant Fluxvision permettent d’avoir une vision plus « précise » de cette question, et aussi plus « rapide ». S’ajoute à ce comptage de nuitées la mesure de la nationalité et du pourcentage d’étrangers, de la dépense moyenne, du trafic au comptoir de nos Offices de Tourisme, et de la fréquentation des sites, musées et prestataires d’activités.

Bref du quantitatif, de l’économique, et surtout du… rétroviseur !!! Toutes ces données reflètent le passé mais n’éclairent en aucune mesure le chemin qui est de devant nous…

Or, pour piloter, que ce soit une voiture ou une entreprise, il faut aussi et surtout un pare-brise pour regarder devant, et également des phares pour éclairer la route quand elle est trop sombre. Il est en outre nécessaire de regarder tout à la fois au loin mais aussi juste devant, ainsi qu’à gauche et à droite pour mieux voir arriver des dangers éventuels, sans oublier bien entendu les rétroviseurs.

Crédit Shutterstock

De l’art d’observer en regardant devant soi

Il est donc nécessaire de renforcer les dispositifs d’observation existants par d’autres qui permettent d’objectiver des tendances, et s’appuient sur des données statistiquement plus robustes que les coups de fil ou les mails, aujourd’hui outil de collecte privilégié, complétés périodiquement par des études menées par des instituts de sondage, à l’échelle nationale, régionale et départementale.

Cela tombe bien, ces outils qui « regardent devant » existent désormais, souvent basés sur du « scraping » de données de plateformes de commercialisation de meublés, comme Airdna ou Liwango. Certes, l’analyse se base également sur la donnée « nuitées », mais elle s’effectue sur l’état des réservations à venir, et sur des volumes davantage significatifs s’agissant des données des principales OTA opérant sur ce marché (Airbnb, Abritel …).

Il est à noter que certaines OTAs, et notamment Booking, sont également partageuses de données, pour peu qu’on les leur demande. Ces données sont des informations intéressantes en matière de prix moyen, de fenêtre de réservation, de note moyenne d’une destination par rapport à une autre, de taux d’annulation ou de tendances de réservation pour les périodes à venir.

Toujours dans cette logique d’observation de tendances les secteurs du ferroviaire et de l’aérien sont « techniquement » en capacité de fournir des données. Mais en dehors de l’outil Forwardkeys qui permet d’avoir une excellente anticipation des flux aériens nos compagnies nationales et particulièrement la SNCF sont particulièrement opaques sur le sujet, et ne sont pas aujourd’hui organisées pour communiquer des statistiques de façon régulière et transparente, en tout cas sur le plan régional et local, et je n’ai pas le sentiment que ce soit le cas non plus au niveau national.

Il y a sans doute encore beaucoup de données «pare brise» à identifier et à collecter, notamment en dehors du champs économique et des nuitées, pour mieux adapter les stratégies « touristiques » aux enjeux majeurs des mois et années à venir, notamment autour des externalités positives et négatives du tourisme.

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Et la mesure des « externalités » du tourisme sur un territoire ?

Au moment même où je commence à écrire ces lignes la température est de près de 40° à La Rochelle, et aucun indicateur « durable » ne s’est encore imposé. Les bilans carbones certes nécessaires restent encore souvent conceptuels et difficiles à suivre dans le temps, et il est difficile d’en extraire des stratégies opérationnelles. Bref, nos nécessaires démarches RSE, Iso, Qualité Tourisme… ont encore du mal à nous faire basculer vers des stratégies engagées & volontaristes, malgré de nombreuses initiatives et des acteurs engagés sur le sujet, de l’ADEME à ATD avec son Guide méthodologique sur les indicateurs d’une destination durable.

Et pourtant, en ces temps où le « tourisme de masse » est devenu un repoussoir bien pratique, sans qu’on ne puisse déterminer précisément ce que ce concept recouvre, il est certain que la « pression » touristique sur un territoire a des impacts concrets qui devraient être mesurables sur un certain nombre de problématiques du quotidien parmi lesquelles :

• La consommation d’eau potable. Dans un nombre croissant de territoires dont le mien, la raréfaction de la ressource en eau potable est une réalité, réchauffement climatique oblige. La question de la capacité d’accueil d’ «habitants supplémentaires » en été se posera donc le jour où des coupures d’eau seront rendues inévitables. Entre l’irrigation intensive, le remplissage des très nombreuses piscines privées, l’arrosage des jardins, le luxe de prendre plusieurs douches par jour, et l’accueil des touristes, les politiques publiques devront anticiper les décisions et arbitrages à prendre, et donc intégrer dans les outils de pilotage de l’observation touristique la mesure de la consommation d’eau.

• Dans le même ordre d’idée la pression sur les services d’urgences dans les hôpitaux, amplifiée depuis la pandémie de Covid 19, impose d’avoir une mesure plus fine des flux de population estivale sur un territoire, et donc de disposer le plus en amont possible de données de prévision, afin d’adapter autant que faire se peut le dispositif humain et technique à prévoir.

• Sans oublier la « surfréquentation » de certains sentiers de randonnée et sites naturels en haute saison, ni bien entendu l’impact du tourisme sur les prix de l’immobilier, sujets qui font déjà couler beaucoup d’encre, et qui dépassent largement le cadre de ce billet.

Pour faire bonne mesure les outils d’observation devront également se pencher sur les « externalités » positives du tourisme, nous devons rester fiers de nos métiers, et avoir la capacité d’objectiver ses apports positifs sur les territoires. Il faudra par exemple renforcer les capacités d ’observation sur les sujets suivants :

• Nombre de communes, dont le dernier bar restaurant ou commerce multi-service ne se maintient que grâce à l’apport de visiteurs « exogènes », par exemple quand ils sont placés sur le parcours de la Vélodyssée, des Chemins de Saint Jacques de Compostelle ou d’un GR;

• Communes qui n’auraient pas de cinéma, de médecin… si elles n’avaient pas de fréquentation touristique (particulièrement vrai en montagne et en zone rurale);

• Territoires dont l’accessibilité ferroviaire serait encore plus réduite voire inexistante s’ils n’avaient pas de flux touristiques;

•Territoires dont une partie de l’activité industrielle existe grâce à la pratique touristiques d’activités de loisirs (shapers, chantiers navals de plaisance…);

• Territoires dont la production agricole paysanne est majoritairement vendue « sur place » grâce aux touristes;

• Villes dont le commerce de centre ville se maintient grâce à la fréquentation touristique, et qui échappent ainsi au syndrome des rues principales fantômes dont les devantures ferment les unes après les autres.

La liste n’est pas exhaustive. Chacun de ces items est un sujet à lui tout seul, leur addition permet de se rendre compte que le poids réel de l’industrie touristique dans l’économie d’un territoire est bien supérieur aux chiffres de l’INSEE et au ressenti des habitants, qui ne tiennent pas compte de toutes ces externalités.

D’autres indicateurs pourraient utilement être suivis pour alimenter des politiques publiques, par exemple le taux d’emplois non pourvus dans les secteurs en tension (hôtellerie-restauration…) particulièrement d’actualité en ce moment.

Enfin, et dans la logique impérative de réduction de l’empreinte carbone de nos visiteurs, des indicateurs comme le taux de visiteurs venus « by fair means » via les mobilités douces doivent être suivis de façon continue, et non par enquête ou sondage une fois tous les cinq ans, pour mesurer en temps réel l’efficacité des mesures mises en place.

Bref le chantier est immense, et beaucoup d’indicateurs sont à imaginer pour mesurer tout cela. Certains existent déjà, et pourraient être davantage utilisés pour renforcer et mesurer l’impact économique positif sur un territoire, je pense notamment aux monnaies locales.

Il est donc nécessaire de « changer de paradigme » et de passer d’une vision « communicante » de l’observation à une vision « prospective » et technique.

Alors tous ensemble, Atout France, ADN, CRTs et CDTs/ADTS, EPCIs, relevons ce défi, et ouvrons le spectre des données observées, et partageons les, pour mieux anticiper !

Le meilleur observateur est celui qui recueille tout ce qui peut l’éclairer
Francis Bacon

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Arrivé dans le tourisme "par effraction" il y a une vingtaine d'années Nicolas MARTIN a successivement exercé son activité en montagne dans différentes stations et vallées (Piau Engaly, Val Thorens, Méribel, Vallée du Louron), puis à Bordeaux Métropole, dans le Pays Basque, et désormais à La Rochelle où il dirige l'Office de Tourisme et les espaces de congrès de l'agglomération (Espace Encan, Forum des Pertuis). Ce parcours lui donne une [...]
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