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Clubhouse, and so what ?

Publié le 23 juillet 2021
6 min

En mars 2021, votre blog préféré était (one more time) à la pointe de la pointe : à l’affût de l’innovation et des nouveaux territoires d’expression, une team constituée de quelques rédacteur.trice.s montait la room officielle du blog etourisme.info sur Clubhouse.

Ce réseau social 100% audio était alors considéré comme incontournable pour qui se targuait de « suivre le trend » du numérique. Et parce que l’ironie n’empêche pas l’auto-dérision, je dois bien reconnaître que je faisais partie de ces happy fews qui grossissaient avec bonheur les rangs de l’appli, fiers d’y avoir été cooptés, grisés par la sensation d’un entre-soi privilégié, euphorisés par la présence amusée de « stars » de l’audiovisuel ou du stand-up. On se serait presque crus dans les grandes heures de Canal+.

A l’heure où Clubhouse vient tout juste de supprimer le principe d’invitation pour rentrer dans le réseau, quelques semaines après que l’appli ait été portée sous Androïd, il est temps de faire un premier bilan.

CE QUE NOUS AVONS CONSTATé AVEC LA TEAM DU BLOG

La « roomba du blog » s’est tenue pendant un peu plus de deux mois, à raison d’un rdv d’une demi-heure, une fois par semaine.
Le principe : un rédacteur prend la parole pour revenir sur un papier qu’il a posté sur le blog la semaine précédente ; s’ensuit un temps de questions-réponses avec la room, chacun étant invité à « monter sur le stage » pour témoigner, abonder, questionner. Bon, au début c’était super, on était assez excités et très heureux d’expérimenter un nouveau mode conversationnel avec les lecteurs du blog, qui venaient de plus en plus nombreux aux rdvs. On n’a pas fait les scores de Gad Elmaleh non plus, mais c’était honnête, une trentaine de participants à chaque fois. Et puis, l’audience s’est étiolée et nous avons abdiqué faute de forces vives… D’ailleurs, n’hésitez pas à nous dire en comm ce qui a coincé selon vous (mais gentiment, hein !).

CE QU’ON DIT EN AMéRIQUE DU NORD

Parallèlement, les amis du tourisme québecois avaient également lancé leur room « Voyage, voyage », dont j’appréciais beaucoup le contenu et les intervenants. Fred Gonzalo que l’on connaît bien ici, a cofondé cette room, me tient aujourd’hui ces propos -on ne peut plus clairs- :
« Clubhouse, c’est mort. Ils n’ont pas su s’adapter assez rapidement et ils ont perdu leur erre d’aller* – ce fameux momentum, ou buzz factor !
L’accès pour les utilisateurs Android est arrivé alors que les utilisateurs Apple commençaient déjà à se lasser des lacunes de la plateforme ; notamment la difficulté de voir à l’avance les rooms ou les sujets intéressants à venir, avec la fonctionnalité de calendrier défaillante. Puis ce système par invitation, c’est mignon pendant un temps, mais difficile à soutenir sur le long terme.
Les conversations devenaient redondantes ou alors toujours avec le même cercle de gens, ce qui devenaient moins intéressant, car la découverte et la diversité d’opinions formaient justement la composante esentielle de cette nouvelle plateforme.
Il y a le timing aussi. En février, mars, quand la folie s’est emparée de Clubhouse, on était tous confinés, c’était l’hiver, on avait rien de mieux à faire. Maintenant, les choses ont changé et l’intérêt pour le social audio n’est pas au même niveau. »

*Erre d’aller, pour ceux qui ne parlent pas québécois dans le texte : Maintien routinier, ou sans effort particulier, d’un comportement.

CE QUE DISENT LES éXEGèTES DU NUMERIQUE

Ici, les avis sont plutôt mitigés, selon les sources. Si le nombre d’utilisateurs (+ 9 millions) semble confirmer le succès du réseau social, de nombreuses voix s’élèvent pour nuancer le propos. France inter indique que le nombre de téléchargements, en baisse significative depuis mars, a connu un soubresaut en mai au moment de l’ouverture aux smartphones sous Androïd, bien loin cependant du rush des débuts. Clubhouse subit l’effet d’une concurrence très réactive, face à Twitter qui lançait ses Spaces audio dès décembre 2020, rapidement suivi par Facebook, Reddit, Spotify et bientôt Instagram, Telegram, Linkedin… PresseCitron confirme cette tendance à la baisse, le nombre de téléchargements de l’app ayant chuté de 72% de février à mars. Aïe. Ce qui n’empêche pas BFM TV de qualifier Clubhouse de licorne en raison de ses importantes levées de fonds, qui valorisent l’entreprise à 4 milliards de dollars. (NDA : on ne pourra pas dire que je ne diversifie pas mes sources.)

L’appli CH tente aujourd’hui de se « réinventer » pour conserver son leadership et ne pas sombrer dans l’oubli après la hype qu’elle a suscitée, en refondant son logo, et en créant un backchannel : Ce système de messages privés manquait cruellement à cette appli qui se définit elle-même comme un haut lieu de réseautage.

CE QUE DISENT LES USAGERS (ECLAIRéS)

Sébastien Repeto avait très tôt écrit un papier ici même pour présenter Clubhouse, et fait partie de ceux qu’on appelle les early-adopters. Si son approche professionnelle de veilleur social media a motivé son inscription à ce réseau, Seb m’avouait en mars dernier qu’à titre perso, il se laissait régulièrement happer par ces interminables rooms qui étiraient le fil des heures.
Joint par téléphone aujourd’hui, il me raconte que s’il s’est connecté tous les jours pendant plus d’un mois, son intérêt s’est étiolé au fil du temps jusqu’à s’éteindre totalement. La fraîcheur du format et sa nouveauté en tant qu’espace d’expression a laissé place à une forme de lassitude. « J’ai trouvé au départ pas mal d’initiatives intéressantes, mais qui sont souvent restées au stade de test, sans qu’il y ait de continuité dans le temps, je pense notamment aux others ainsi qu’à Bon Pote qui ont testé la plateforme un temps mais l’ont rapidement délaissée. »
Ce qui m’a le plus frappée dans son retour, c’est cette phrase, comble s’il en est de la sociabilité imaginaire des années 2020 :
« J’avais l’impression d’être tout seul sur ce réseau ». Ce que dit Sébastien, c’est que, non content de ne pas y avoir retrouvé sa communauté, il n’en a surtout pas rencontré d’autres. Clubhouse était pour lui l’occasion de rejoindre de nouvelles communautés aux appétences et aux affinités similaires, et qui auraient élargi son propre réseau social. En cause, la défaillance d’un algorithme qui peine à proposer des sujets pertinents, et certainement aussi la pauvreté des contenus en eux-mêmes. Sa sensation est d’avoir vu la plateforme se cliver entre des rooms dédiées aux sujets d’actualité, qui tournaient souvent court ; et des rooms trustées par la start-up nation en quête de networking / entrepreunariat.

Les fondateurs de Clubhouse viennent d’annoncer la mise en place un programme de soutien (financier) aux créateurs de contenus, à l’instar de Tik Tok qui recruta à son arrivée en Europe des influenceurs Instagram pour alimenter leur plateforme : sans offre de qualité, pas d’audience.

CE QUE J’EN CONCLUS

A l’image de Sébastien, j’ai tout d’abord apprécié de naviguer dans cet espace où tout un chacun semblait pouvoir, dans une ambiance authentiquement bienveillante (mot compte triple au scrabble du marketing émotionnel), prendre la parole librement et sans a priori. Le fait que les participant.e.s soient quasiment anonymisé.e.s, n’étant représenté.e.s que par une icône et leur propre voix, a permis, notamment sur des sujets de société, d’ouvrir des discussions « safe » et loin des commentaires rageux auxquels les réseaux sociaux traditionnels nous exposent à l’envi. Ça c’était vraiment bien ; mais je ne crois pas y avoir trouvé suffisament d’intérêt pour que l’écoute de ces rooms s’ancrent dans mon quotidien. Je rejoins pleinement les témoignages de Frédéric et Sébastien, et regrette une absence d’éditorialisation des contenus et une modération « amateure », ce qui laisse parfois le champ libre à un côté « café du commerce » aux discussions.

Moralité, j’ai préféré retourner au bistrot, le vrai.

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Laurence Giuliani dirige Akken, agence de production sonore pour les destinations touristiques et les lieux de culture. Anciennement responsable d'un Office de Tourisme en milieu néo-rural (ou péri-urbain, comme vous voulez), manager d'artistes, productrice en label indépendant, Laurence cultive la curiosité comme carburant du quotidien. Ses marottes : le son, le tourisme culturel et le "komorebi", cette lumière qui filtre entre les arbres, comme des fêlures de timidité entre les [...]
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