La liberté. La liberté offerte par le voyage et secondairement, en illusion, par le tourisme et sa digitalisation. Ici au sein du blog nous avons cru à l’aventure communautaire, à une liberté nouvelle offerte par le digital, nous nous sommes engouffrés dans ces nouveaux espaces, sans trop lire d’ailleurs les CGU des réseaux sociaux, nous avons confié nos données, nos créations, quasi sans limite, nous avons oeuvré et continuons à le faire en bénévolat forcené. Mais nous voyons l’effondrement de la confiance qu’engendre la parodie de liberté annoncée par les tenants du libertarisme. Les données volatilisées de Facebook, désormais celles de Grindr et bien d’autres à venir. La notation sociale des citoyens en Chine, la confidentialité autoproclamée de Telegram, réseau auquel les partis politiques français confient sans sourciller leurs stratégies jusqu’au jour où l’on découvrira peut-être le fuitage généralisé et bien d’autres exemples que la fiction seule permet d’envisager pour l’instant, tout cela remet en question notre foi dans les avancées sociales du digital.

L’ingénuité et la confiance que nous accordons aux outils doivent être revues. Le droit français est amoché par le droit californien, auquel nous souscrivons sans barguigner. L’abandon conscient de souveraineté a été la marque de nos générations depuis 20 ans. Un avocat vient d’écrire un livre documenté sur le sujet qui mérite notre attention. Nous devons désormais avoir peur de nos faiblesses et concessions librement consenties. Notre droit historique est maintenant influencé par le droit américain et plus précisément californien. A la pudibonderie qui le caractérise s’ajoute la liberté quasi totale en matière d’expression d’idées y compris pour le pire. Et en allant plus loin, un monde dans lequel le droit régule absolument tout avec des incidences budgétaires qui peuvent être colossales. Alors qu’est ouvert le débat (il n’y a d’ailleurs pas tant débat mais affirmations multiples) sur l’IA, sur la redéfinition des rapports entre hommes et machines, sur les potentialités et les dérives, je crois que nous devrions vraiment nous questionner sur la place que nous accordons à la liberté de suivre ou ne pas suivre, de faire ou de ne pas faire. Heureusement, la mise au point de la RGPD au niveau européen est l’une des réponses coordonnées de l’Union Européenne.

Cet article peut faire écho à celui de l’ami Paul Arsenault au cours de la semaine précédente. Je note que la liberté qui gouvernait mes voyages et mes aventures de jeunesse n’est plus.

  • L’auto-stop qui m’a permis de sillonner une partie de l’Europe dès 18 ans a disparu. Prendre un auto-stoppeur aujourd’hui ? D’abord il n’y en a plus, ensuite pourquoi lui faire confiance ?
  • Le camping lieu de rencontres entre gens de pays, de langues, d’origines sociales différentes ? Foutaises, chacun dans son mobil-home fermé à double tour, comme dans sa maison de zone péri-urbaine.
  • L’ouverture aux autres pendant les séjours touristiques ? On en parle de rencontres mais on ne fait qu’invoquer des divinités disparues ! L’ouverture des centres de vacances confine à l’enfermement commercial : surtout ne sortez pas, vous avez tout sur place : le resort s’est imposé comme modèle touristique et par mimétisme comme comportement usuel chez les touristes.
  • Les séjours chez l’habitant avec Airbnb ? Mais hop, aussitôt arrivé l’habitant s’échappe, il ressemble au furtif du dimanche cité dans les Tontons Flingueurs quand ce n’est pas une conciergerie automate qui délivre les clefs. D’ailleurs le peuple des villes ne s’y trompe pas, il n’a pas été associé au développement du tourisme et des voyages, il manifeste désormais son agacement. 

Au sommet de la Tour Eiffel, ai-je encore la liberté de ne pas poster de photo ?

La liberté d’aller et venir a reculé. Le nombre de pays que l’on peut visiter a considérablement diminué en 30 ans. Le Sahara ou l’Afghanistan, le Pakistan, les routes empruntées par Nicolas Bouvier et si bien décrites dans l’Usage du Monde ne sont plus recommandables aux innocents voyageurs. 

L’idée de cet article m’est venue progressivement au cours de mes derniers déplacements parisiens. Avais-je encore le droit de visiter un grand site culturel pour ce qu’il représentait ou bien pour en faire la photo sur Instagram et Facebook ? Ai-je encore la liberté, l’autonomie, le recul suffisant, pour ne pas être dépendant de l’environnement digital, de la grégarité ambiante ?

Alors chers amis des destinations touristiques, comment faire pour ne pas garantir l’intenable alors que partout il faut se créer des comptes, renseigner des formulaires, comment évoquer la liberté offerte par le tourisme et par le voyage ? Personnellement je pense que plus nous allons proposer des créations de comptes et des champs à renseigner, plus nous allons oeuvrer pour développer la relation client, plus le citoyen va s’enfuir, car sa confiance est atteinte. Le moment de la fuite généralisée est arrivé.

A quoi sert la conscience de la liberté ? Pour moi, la liberté c’est le lieu et le temps de la conscience, conscience de soi, des autres, du monde dans lequel j’évolue. Je trouve que ça sert à quelque chose et notamment dans l’univers du voyage, du déplacement vers ailleurs et vers l’autre. Finalement, j’observe que nous sommes entrés dans une démarche strictement commerciale avec l’utilisation de nos données et le tracking qui en est fait. Et nous avons renoncé à notre liberté. Et dans le monde du tourisme, sans vouloir être vulgaire ça me…laisse pantois.

Recommandations pour les DMO

Rien de bien précis, si ce n’est considérer la liberté comme la valeur intrinsèque du tourisme et du voyage. Si on ne voyage pas pour la liberté comme quête autant rester faire la sieste chez soi. Quelques recommandations :

  • s’interroger collectivement sur la liberté et son usage dans le tourisme et les voyages en tant que DMO pour faire en sorte que la destination ne devienne pas un resort replié sur lui-même
  • travailler à des garanties absolues et à leur affichage sur le caractère éthique des DMO quant aux données des voyageurs
  • favoriser l’éclosion de propositions de découverte en liberté
  • insuffler un esprit facilitant les échanges, les ouvertures, les débats contradictoires au sein de vos équipes 
  • bref, remettre la liberté du voyageur, du consommateur, du tourisme, au centre de nos préoccupations : il a le droit de ne pas vouloir être fiché et il le voudra de plus en plus !

Quelques lectures appréciées ces dernières semaines ont enrichi cet article. Tout d’abord :

  • En camping-car (Editions du Seuil) par Ivan Jablonka. Un récit mélangeant souvenirs et réflexions sur la liberté offerte par le voyage en camping-car, sur l’amour familial également et sur l’incroyable rupture technologique qui a modifié la relation au temps et aux autres.
  • Le Manuel de l’antitourisme de Rodolphe Christin dont on peut lire une interview sur le Quotidien du Tourisme
  • Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa. Morceaux choisis : “Nous sommes tous myopes, sauf vers le dedans. Seul le rêve peut voir avec le regard”. “Ah, qu’ils voyagent donc ceux qui n’existent pas (…). Ce qui compte n’est pas où je vais, ni même où je suis, mais ce que je sens, ce qui me lie au monde par un autre biais que celui de l’intellect et de la volonté”.

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