Il y a quelques semaines, je vous faisais part d’une lecture attentive de sept schémas régionaux de développement du tourisme et des loisirs (Auvergne Rhône-Alpes ; Bourgogne Franche-Comté ; Centre Val de Loire ; Grand Est ; Ile de France ; Occitanie ; Provence Alpes Côte d’Azur ; Pays de la Loire). Cet article m’a valu un grand nombre de retours chaleureux, engagés, militants. La majorité d’entre eux soulignaient combien parler d’innovation, l’invoquer ou l’implorer, dans notre pays au tourisme aux dynamiques retrouvées depuis quelques trimestres et aux promesses redevenues porteuses d’espoir est devenu monnaie courante. Certains lecteurs de ce blog ont été sensibles à l’idée que de « nombreux dispositifs régionaux se ressemblent, ne se différencient pas réellement les uns des autres ». J’ai reçu des messages me certifiant que l’innovation consisterait surtout à ne pas prononcer le mot, mais à le mettre en œuvre… D’autres ont identifié un problème de sémantique (« l’innovation serait utilisée par de nombreuses régions ou collectivités alors qu’elles devraient plutôt ambitionner de rattraper leur retard ») ou de modèle d’innovation (« l’innovation dans le tourisme elle viendra aussi des organisations qui trop souvent sont figées »).

Ces différents témoignages m’ont conforté. En fait, je me pose une question depuis de nombreuses années : qu’est qui est véritablement disruptif ou révolutionnaire aujourd’hui ? Cela ne servirait à rien d’utiliser – ou d’user – ces mots comme mantras générationnels alors qu’ils perdraient leurs sens étymologiques premiers. J’ai rencontré beaucoup de pionniers, de défricheurs, de bâtisseurs d’avenir depuis ma plongée dans le monde professionnel il y a près de vingt-cinq ans. A bien y réfléchir, ces qualificatifs ont servi souvent à leur autopromotion mais dans le fond étaient-ils si visionnaires ? J’imagine que vous, lecteurs et lectrices, que vous aussi vous en avez en tête. Pour un amoureux des lettres, je me demande quelle valeur ces mots ont-ils pris ?

Notre époque ne serait-elle pas celle de la boursouflure des égos, de la vanité technologique, et finalement de la vacuité humaine ? Derrière les frontières illimitées ou présentées comme telles de la technologie, ne cacherait-on pas la médiocrité ambiante, le manque d’humanité, la vénalité de nos organisations ? Car dans le fond, en quoi notre époque serait-elle si différente de celles qui l’ont précédée, si différenciante, si disruptive, si révolutionnaire ? Il m’arrive de me lever tôt le matin et de finir par confondre, en me plongeant dans les journaux ou en écoutant les chroniqueurs à la radio, le génie de Léonard de Vinci et celui de Marc Zuckerberg (écorné par le scandale Cambridge analytica), la grandeur de Victor Hugo et celle de Jeff Bezos (désormais l’homme le plus riche du monde). Il m’arrive également en cette période grèves perlées (concept d’une subtilité et d’un raffinement qui dépasseraient presque la délicate prose de ses auteurs romantiques…) de penser à ces visiteurs étrangers qui viennent en France et qui se disent que décidément ce pays a abandonné depuis longtemps son appétence séculaire pour le bien commun. Je repense souvent à ce que Paris a été à l’époque d’Haussmann et de la construction de la première ligne de métro en 1900 : un vaste chantier, des rues ouvertes et scarifiées, des entrailles urbaines qui s’offraient à la Révolution industrielle et à l’urbanisation. Que ne dirait-on aujourd’hui d’une telle promesse de progrès qui nécessiterait de longs mois ou d’années d’inconfort, de boue, de bruit, de fureur et d’efforts collectifs ?  Les chantiers des Jeux Olympiques et du Grand Paris mériteront qu’on les observe attentivement sous ce prisme et seront, à ce titre, passionnants dans ce qu’ils diront de ce que nous sommes devenus collectivement.

Je suis convaincu ce matin que notre future et principale disruption doit consister à penser davantage à l’intérêt collectif, à remettre l’humain au cœur de nos projets. Nous sommes sur-informés, sur-abreuvés de messages s’adressant à chacun d’entre nous, sollicités de toute part par des campagnes publicitaires présentant chaque produit touristique et chaque destination comme unique et porteur d’une promesse d’une expérience hors du commun. C’est en pensant à l’un de nos paradoxes les plus frappants et l’un des enjeux majeurs de notre époque, trouver un nouvel équilibre entre individualisme et solidarité, que je regardais hier soir en rentrant d’un déplacement dans l’est de la France les panneaux publicitaires dans le métro vantant nombre de nos si belles destinations touristiques. Je venais de passer sous l’immense peinture d’Albert Herter à la Gare de l’Est, “le départ de poilus, aout 1918”. Il faut dire que c’est comme chaque année la saison, les ponts du mois de mai arrivent à grands pas… A quels passagers de la rame à proximité de moi ces messages pouvaient-ils bien s’adresser ? Au vieux monsieur qui dormait à moitié ? A la petite adolescente qui avait un casque sur les oreilles et semblait s’évader hors de la rame ? A ces dizaines de personnes qui pianotaient frénétiquement sur les téléphones portables ? A ma voisine qui jouait à Candy crush ? A ces touristes sans doute brésiliens qui, encombrés de grosses valises, se rendaient compte qu’ils n’avaient pas pris la bonne ligne ? Je me suis pris à imaginer ce que ce chacun d’entre ces passagers pouvaient comprendre à la lecture de ces affiches. Cela m’a fait sourire. Je me suis même dit que cette idée pourrait constituer le début d’un roman assez étonnant…

 

Avant de descendre du métro, une autre lecture a attiré mon attention. Un article du Monde évoquait la visite du prince héritier d’Arabie Saoudite en France, au cours de laquelle Paris et Ryad ont signé un accord pour la mise en valeur d’Al-Ula, le Pétra saoudien. La fin de de l’article a concentré mon attention : « Nicolas Dufourcq, le directeur général de la banque publique d’investissement Bpifrance, avait pourtant tenté peu avant un plaidoyer pour moderniser l’image de l’Hexagone. « La France est une autre Silicon Valley (…), ce n’est pas seulement un pays d’hôtels, de restaurants et de tourisme, c’est une grande puissance technologique. » Je croyais jusqu’alors presque naïvement en la sincérité de l’engagement de Bpifrance dans le tourisme. Lire que son directeur général oppose tourisme et technologie m’a fait sursauter. Est-ce là une réincarnation des meilleures pensées d’Arnaud Montebourg, celui d’avant le miel et les amandes pour qui il était en 2013 « hors de question que notre pays devienne un magnifique hôtel resort & spa avec un littoral, des stations de ski, des musées et Disneyland » ou de Martine Aubry qui expliquait en 2012 lors d’une visite dans un bassin minier du Pas-de-Calais « qu’un pays comme la France ne va pas devenir un pays-musée, avec des hôtels, du tourisme et de la culture » ? Je me suis dit en rentrant chez moi qu’il y a encore un sacré boulot à faire dans notre beau pays ! Mais que la fleur au fusil, comme en 14, cela ne servira plus vraiment…

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Brice Duthion est maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (La Cnam) et responsable de l’équipe pédagogique « échanges » au sein de l’École Management et société. Il y dirige plus particulièrement l’ensemble des programmes en « tourisme, voyage et loisirs » (cours, diplômes, recherches) à Paris et dans l’ensemble du réseau de l’établissement, en France et à l’étranger. Il représente le Cnam dans différentes institutions ou associations liées au tourisme (Astres, Campus des métiers et des qualifications, CNFPT, Cluster tourisme, Conseil de promotion du tourisme, Institut Montaigne, Welcome City Lab, etc.). Il intervient également comme tuteur à l'Ecole Urbaine de Sciences Po Paris. Brice Duthion est l'auteur de nombreux ouvrages et articles spécialisés en tourisme. Il assure la direction de la collection "tourisme" aux éditions de Boeck supérieur. Il exerce enfin une activité d’expert indépendant.