“Parisien, rentre chez toi”, la rançon du succès bordelais

Ah qu’il semble obsolète le temps où l’on surnommait Bordeaux “la belle endormie”. Avec 2000 nouveaux arrivants chaque année et désormais placée à 2h de Paris en TGV, la capitale girondine “souffrirait-elle” de son attractivité grandissante ? Entre la crainte d’un tourisme de masse et la colère face à la montée des prix de l’immobilier, des habitants exaspérés ont récemment attiré l’attention des médias et des politiques pour dénoncer les conséquences d’un surdéveloppement. Petite séance rattrapage : 

© Charles Le Gallou

Comme t’y es belle !

Un message : “Parisien, rentre chez toi”. Une image : celle d’un TGV quittant la gare Saint-Jean en direction… de l’Ile de France. Dans la métropole bordelaise cet automne, ces autocollants de bienvenue se sont répandus un peu partout dans les lieux publics. 

© Aude Boiley

La revendication – portée par un avocat béarnais – a fait le buzz. Loin de gagner l’adhésion de toute la population, sa “campagne d’affichage” a donc (r)ouvert le débat. Du côté des réseaux sociaux, plus légèrement, on note le succès de la page “Front de libération bordeluche face au parisianisme” qui dénonce – souvent avec un humour bien calibré – les effets indésirables vis-à-vis du boom touristique et du foncier à Bordeaux. 

Depuis la rénovation des quais de la Garonne et des façades 18ème, dire que Bordeaux n’est plus tout à fait la même est un doux euphémisme. Le tram est roi, les croisiéristes se multiplient et la culture se développe sous toutes ses formes. Résultat : la fréquentation touristique a triplé en 15 ans, pour atteindre les six millions de touristes en 2016. 

Le nouvel arrivant, ce coupable idéal

Une affluence qui n’est plus du goût de tous les habitants. À Bordeaux comme dans d’autres villes attractives, que leur reprochent-ils finalement ? Lorsqu’il ne s’agit pas d’incriminer leur supposé manque de savoir-vivre et de bienveillance sur la propreté, c’est l’AirBnBisation du centre-ville qui est surtout dénoncée. La faute à des propriétaires qui achètent des biens dans le (seul) but de les mettre en location à des visiteurs qui se succèdent pendant toute ou partie de l’année. Par conséquent, l’offre immobilière se retrouve saturée dans certains quartiers, au point d’être aujourd’hui très inférieure à la demande. 

La demande, justement. Douceur climatique, diversité des paysages, rêves de carrière : la Gironde séduit, la Gironde attire… et les bouchons s’intensifient ! Pendant ce temps, les habitants “historiques” voient leur avenir se profiler plus loin du centre-ville, car incapables de s’aligner sur le pouvoir d’achat du Parisien qui débarque. Pire, la flambée des prix gagne même du “terrain” au-delà de l’intramuros. Avec ces arrivées, Bordeaux serait-elle en train de perdre son caractère Sud-Ouest ? La pancarte chocolatine va-t-elle être remplacée par celle du pain au chocolat ? Sérieusement, l’emploi peut-il suivre ? Autant de craintes soulevées par les défenseurs d’une croissance touristique et démographique modérée.  

Un Air de Bordeaux, ou comment rapprocher touristes et habitants

Du côté de l’office de tourisme de Bordeaux Métropole, on a déjà pris conscience des risques qu’engendrerait une concentration touristique non régulée. On souhaite clairement éviter le syndrome observé à Venise, Barcelone, Saint-Sébastien, Copenhague… (à ce sujet, je vous renvoie aux précédents articles de François Perroy et de Jean-Luc Boulin sur la tourismophobie). Une des solutions pour y parvenir est proposée par son directeur Nicolas Martin, qui évoquait cet été la nécessité de « bien gérer les flux dans le temps et dans l’espace pour éviter tout sentiment d’invasion et de dépossession de l’espace public ». Contribuer à désengorger l’intramuros et faire en sorte de répartir les visiteurs sur l’ensemble de l’année et sur l’ensemble de la métropole : c’est le socle de la stratégie choisie par l’OT en prévention d’une crise comme celle d’autres villes européennes. C’est pourquoi il a lancé en novembre dernier le site internet « Un air de Bordeaux » qui propose chaque semaine une sélection de bons plans et idées sorties « nature, loisirs et art de vivre » à faire dans la métropole. 

Un Air de Bordeaux présente un programme d’activités à profiter pendant chaque week-end.

Une nouvelle plateforme à la faveur des nombreux lieux d’intérêt et événements situés en périphérie, adressés aussi bien aux touristes qu’aux habitants. Nicolas Martin l’a d’ailleurs rappelé : « Il nous faut favoriser les occasions d’échange entre visiteurs et habitants, autour du sport, de la culture, du vin et de la gastronomie, de la nature, de la vie des quartiers. » Une volonté soutenue par de nombreux professionnels du secteur, à laquelle contribue largement ce nouveau site.

Un Air de Bordeaux donne la parole à des professionnels passionnés et aptes à recevoir du public : ici, le parc animalier de Gradignan.

Concernant la lutte contre le nombre a priori trop important d’hébergements collaboratifs, la mairie a pris cet été une mesure forte en obligeant les propriétaires à ne pas louer leur bien plus de 120 jours par an, en plus du devoir de se déclarer.  Comme l’explique Stephan Delaux, président de l’OT de Bordeaux Métropole et adjoint au Maire, « nous sommes favorables à un dispositif conforme à l’esprit initial d’Airbnb mais voulons aussi éviter que le parc locatif bordelais se transforme en parc touristique temporaire ». La sanction pour les éventuels contrevenants : une amende ou l’obligation de basculer dans la fiscalité d’un professionnel de l’hôtellerie.

Garantir le placemaking, une mission pour les DMO ?

L’actualité présentée dans cet article offre une ouverture sur un vieux débat plus large : le partage de l’espace public, source de tensions. Par définition, l’espace public appartient à tous. Alors comment faire en sorte que touristes et habitants s’approprient communément les aménagements urbains pourtant imaginés comme des lieux de rencontres et de bien-être ? C’est tout l’enjeu du “placemaking”, un concept que les organisations de gestion de destination ont tout intérêt à accompagner ces prochaines années. Le placemaking vise notamment à empêcher que certaines “catégories” de personnes ne soient perçues comme des “indésirables” par d’autres individus qui se prévaleraient de l’appartenance à un lieu délimité. A ce sujet, je m’aligne sur les propositions de Paul Arsenault, qui avance des pistes simples et intéressantes pour placer le développement du placemaking au coeur de l’action des OGD. Des initiatives transposables à tous les territoires, à mener à long terme pour mieux juger du probable changement des (mauvaises ?) mentalités observées ici et là.  

Les Parisiens, en partie responsables mais pas coupables

Rappelons que ce Paris-bashing n’est partagé que par une minorité d’habitants, exprimant leurs craintes avec véhémence. Cependant on aurait tort d’ignorer totalement leurs revendications. Parler de « régulation touristique » ou de « régulation démographique » n’est pas un gros mot. Le prix du m² a bondi parce que la demande s’est fortement accrue : c’est un fait. La capitale girondine est bel et bien victime de son succès. Aussi touristique soit-elle, je pense que la priorité doit être donnée aux habitants. Qu’ils soient chassés du centre-ville ne doit pas devenir monnaie courante ; on en a rappelé les conséquences survenues ailleurs. La difficulté d’accéder à la location ou à la propriété a atteint des niveaux jamais vus. Dorénavant, les agences ne devraient-elles pas observer l’évolution du marché avec un peu plus de recul, et moins d’obéissance aveuglante ?

Dans cette recherche d’équilibre, l’encadrement des meublés AirBnB va dans le bon sens, de même que les efforts entrepris par l’office de tourisme pour « provoquer » des rencontres entre touristes et habitants. Quant à ces maudits Parisiens en mal d’océan, il me semble plus élégant de leur souhaiter la bienvenue… quand les prix cesseront de flamber 😉

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  • Cela a même inspiré Paul Taylor et sa série What’s up France : https://www.dailymotion.com/video/x67ifh2

  • BB

    Le retour aux fondamentaux s’impose.
    Il y a une grande différence entre commerce et tourisme
    Le commerce est une noble activité qui met en relation un vendeur et un acheteur avec e lieu de l’echange n’est pas fondamental, leurs règles d’echange sont souvent fondées sur les 4 petits p du marketing.
    Le tourisme est une économie plus complexe Il naît quand un voyageur s’arrête dis c’est beau ici ET que l’habitant répond merci que puis je faire pour vous ? Sinon, il répond merci passez votre chemin, et Dieu merci, il existe comme cela de très nombreuses contrées à découvrir lorsque les populations seront disposées à partager leur espace et disposées à développer une économie de l’echange Touristique
    À partir de ce moment l’eco Touristique se développe sur la base d’ mix plus complexe au delà des 4. P il y en a d’autres
    Les Personnes c’est à dire toutes les politiques de ressources humaines avec les opérateurs ET les habitants
    Les Proof, c’est à dire une politique de production de la qualité
    Le physique de l’offre, c’est à dire sa mise en scène de la carafe d’eau aux paysages
    Le Plaisir ou l’animation et les activités proposées fondées sur une culture locale même interprétée de façon contemporaine (surtout)
    En fin les anglais disent Philosophie c’est à dire quelle est (la politique) ou quelle est la vocation de la destination et comment se traduit elle dans chaque offre, bref le sens et les valeurs.
    On le voit dans cette construction rigoureuse et partagée de l’offre, le « produit » touristique se banalise et la clientèle n’est plus celle de touristes mais de simple consommateur
    Pour réussir il faut un positionnement partagé par les politiques les opérateurs et les habitants
    Voilà le défi du tourisme
    Sinon l’offre redevient un produit delocalisable et au succès se substitue un jour imprévisible le délaissement

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