L’innovation dans le tourisme, une passion française ?

L’innovation est un sujet récurrent de débat et un enjeu majeur pour les professionnels du tourisme. De nombreuses définitions en ont été données, de l’étymologie simple « introduire une chose nouvelle » au rappel des théories schumpétériennes de l’évolution économique (avec les notions fondamentales de destruction créatrice, d’innovation de rupture, de grappes d’innovation jusqu’à la place prépondérante de l’entrepreneur). Pour d’autres, l’innovation est une invention qui trouve son marché, alliant l’observation pertinente d’un besoin (présent ou futur) non satisfait, puis la définition précise de la réponse à ce besoin (quel en est le concept et comment ça fonctionne) et sa mise en œuvre méthodique, pouvant intégrer des phases de tests et de repositionnement[1]. De nombreuses initiatives ont vu le jour depuis une dizaine d’années dans le secteur du tourisme, grand oublié par les projets de pôles de compétitivité lancés lors du second mandat présidentiel de Jacques Chirac. Le secteur du tourisme a contribué à faire émerger en France la notion de « cluster ». Plusieurs exemples peuvent être cités : tourism@, un événement issu d’un cluster technologique et touristique sur la Côte d’Azur, cluster Paris Val d’Europe autour de l’hospitalité, cluster « tourisme, patrimoine et sites de visites » en région Centre-Val de Loire, cluster « montagne », etc. La création à Paris en 2013 du Welcome City Lab, premier incubateur au monde dédié à l’innovation dans le tourisme, et particulièrement le tourisme urbain, a insufflé une dynamique nouvelle en matière d’innovation touristique dans le pays. De jeunes entrepreneurs venus d’autres secteurs ont montré combien le tourisme pouvait être un secteur attractif et transversal. Il contribue à décomplexer le secteur, à l’ouvrir sur les technologies les plus ardues comme les services sur-mesure dédiés aux clientèles de plus en plus expertes et exigeantes venant du monde entier, à en faire une référence française et internationale. C’est en quelque sorte une innovation dans l’innovation ! Depuis, la création du réseau France Tourisme Lab ou d’Angers tourism lab ou les schémas régionaux du tourisme et des loisirs 2017-2021 soulignent la profusion des laboratoires à idées au service du tourisme comme la volonté des collectivités territoriales de « soutenir l’innovation et préparer le tourisme de demain, en développant de nouveaux services innovants associés à la montée en puissance de la transition numérique »[2].

 

L’innovation dans la formation, une nouvelle frontière ?

Même si certains projets ont rencontré des difficultés (notre pays est toujours fâché avec l’idée d’échec, alors que ce dernier est inévitable !), la France s’est prise de passion pour l’innovation. Une passion comme souvent en pareil cas, est parfois excessive. A l’image de certains territoires se rêvant un avenir à la Silicon Valley alors qu’ils demeurent confinés et limités dans leurs libertés créatrices. Pour un observateur dont le métier est depuis vingt ans de transmettre et former, il a semblé longtemps que la formation était la grande oubliée de cette frénésie innovatrice et ce pour deux raisons principales : la défiance souvent exprimée par les milieux professionnels envers le monde académique prétendument déconnecté des réalités, coupé du terrain et replié sur son savoir ; l’inadaptation des programmes de formation aux évolutions sociales, économiques et technologiques. Le temps de réactivité de l’entreprise peut être parfois très court, celui d’un programme de formation peut être beaucoup plus long. La réforme du BTS tourisme de 2012 n’a pas été accompagnée par l’allocation de moyens supplémentaires et de nombreux enseignants qui dispensent des cours sur le digital ne maitrisent pas les contenus et les diplômés ont une approche essentiellement théorique du sujet[3]. La formation semble constituer, à bien des égards, l’une des dernières frontières en matière d’innovation touristique. Il existe pourtant de très beaux contre-exemples. En 2011, peut-être un peu en avance, le Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) et Grenoble Ecole de Management (GEM) lançaient un programme de la Conférence des Grandes Ecoles dédié au « Management du tourisme de montagne, durable et innovant ». Ce programme n’a jamais ouvert, faute de candidats malgré un relais parmi les milieux professionnels et une communication ciblée. Depuis, plusieurs formations ont vu le jour, dont le thème central porte bien sur l’innovation dans le tourisme. On peut citer parmi elles l’executive master en innovation touristique de l’IAE de l’Université de Savoie Mont Blanc à Chambéry, en partenariat avec Sciences Po Grenoble, l’Ecole Suisse du Tourisme (HES-SO) et l’Institut Universitaire Kurt Bösch[4] et le master Tourisme innovation management de l’EMD avec le soutien de Tourmag [5].

Plus largement, la question de l’innovation semble entrer dans l’ingénierie pédagogie de nombreuses formations, initiales et continues, même si les métiers visés ne sont pas encore totalement clairement exprimés. En juin 2015, Laurent Fabius lors de la remise du rapport du Conseil de promotion du tourisme en juin 2015 annonçait la création de la Conférence des formations d’excellence en tourisme (CFET) pour fédérer et promouvoir l’excellence académique à l’échelle nationale et internationale. Après deux années d’échanges, de débats et de travail méthodologique, porté notamment par la Chambre de commerce et d’industrie de Paris-Ile-de-France, à la demande du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) et du Ministère de l’Education Nationale (MEN), a eu lieu le 1er juin dernier la présentation officielle des vingt premières formations délivrées par douze établissements français sélectionnées pour faire partie de la CFET. L’innovation (définie dans le dossier de candidature par le caractère innovant de la formation, politique de création multimédia, e-learning, etc.) figure parmi les principaux critères d’évaluation des formations retenues, au même titre que le sens du service et de la relation client, les dimensions interculturelle et internationale, les compétences digitales ou la culture générale.

Cette première sélection est un début. L’innovation en matière de formation en tourisme (pédagogie inversée, MOOC, SPOC, etc.) va connaitre une véritable accélération dans les prochaines années. Les grandes écoles internationales, notamment suisses ou nord-américaines, s’y sont toutes lancées avec détermination. L’écosystème français commence à exister. Désormais à nous de faire en sorte pour que nous ne soyons plus à la traine !

 Lancement de la CFET, MAE, 1er juin 2017

Liste des 20 premières formations membres de la CFET : le Master tourisme de l’université Paris-Est Marne-la-Vallée ; le Master mention tourisme de l’université d’Angers ; les Bachelor « Arts culinaires et entrepreunariat » et « F&B and Hospitality Management » de Ferrandi Paris ; les Bachelor « manager international de l’hotellerie et de la restauration », « responsable en restauration et cuisine gastronomique » et le Master « directeur international de l’hotellerie-restauration » de l’institut Paul Bocuse ; le BTS « responsable en cuisine » de Ducasse Education ; les Master « Msc Tourism managment in destination », MBA « option international hospitality et MBA international event management » du groupe Sup de Co la Rochelle ; les licences « métiers des arts culinaires et des arts de la table » et « direction des services d’hébergement en hôtellerie et en tourisme » de l’université de Cergy Pontoise ; le BTS tourisme, la licence « LLSS Education, travail, et formation (dominante tourisme évènementiel, parcours tourisme d’affaires) », le Master « IDS parcours ingénierie et conduite de projets événementiels » de l’INFA/UPEC ; le BTS tourisme du CFA UTEC ; la licence professionnelle Créateur d’entreprise touristique du Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) ; le master MBA spécialisé international Travel Management de l’ESCAET ; le BTS hôtellerie de plein air du CIPECMA.

[1] Laurent Queige, préface, Duthion, B. & Mandou, C. (novembre 2016). L’innovation dans le tourisme – culture numérique et nouveaux modes de vie. Bruxelles, Belgique : De Boeck, Collection « tourisme : compétences et métiers ».

[2] Assises régionales du tourisme en Bourgogne-Franche-Comté à Dole, en février 2017).

[3] http://www.lechotouristique.com/article/une-reforme-du-bts-tourisme-en-demi-teinte,81116

[4] http://www.iae.univ-smb.fr/executive-mba-en-innovation-touristique

[5] http://www.tourmag.com/EMD-MARSEILLE-TiM-Tourisme-Innovation-Management_a81496.html

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Brice Duthion est maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (La Cnam) et responsable de l’équipe pédagogique « échanges » au sein de l’École Management et société. Il y dirige plus particulièrement l’ensemble des programmes en « tourisme, voyage et loisirs » (cours, diplômes, recherches) à Paris et dans l’ensemble du réseau de l’établissement, en France et à l’étranger. Il représente le Cnam dans différentes institutions ou associations liées au tourisme (Astres, Campus des métiers et des qualifications, CNFPT, Cluster tourisme, Conseil de promotion du tourisme, Institut Montaigne, Welcome City Lab, etc.). Il intervient également comme tuteur à l'Ecole Urbaine de Sciences Po Paris. Brice Duthion est l'auteur de nombreux ouvrages et articles spécialisés en tourisme. Il assure la direction de la collection "tourisme" aux éditions de Boeck supérieur. Il exerce enfin une activité d’expert indépendant.
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  • caroline

    Bravo pour cet article. L’innovation devrait être un état d’esprit, inculqué dès le début de toute formation en tourisme et s’appuie aussi sur la curiosité.
    En tant qu’ancienne professionnelle du tourisme et actuellement professeur de tourisme en bts tourisme,
    je suis convaincue que faire émerger cet état d’esprit d’innovation chez les futurs professionnels, est indispensable, à quelque niveau de métier que ce soit.
    Le bts tourisme laisse une marge de manœuvre aux enseignants qui le souhaitent ; c’est ainsi qu’au lycée hôtellerie et tourisme AS Pic de Toulon, j’ai eu la chance de pouvoir mettre en place :
    – un challenge « innovapic », qui permet aux étudiants de tourisme de travailler par équipe avec leurs collègues du bts hôtellerie restauration.
    La première édition a porté sur la création d’une innovation pour nos restaurants d’application (innovation de produit, de marché, de commercialisation ou d’organisation).
    Les étudiants ont ensuite pu travailler sur la création d’escales innovantes pour les croisiéristes, en partenariat avec la chambre de commerce et le Var Provence Cruise club.
    La prochaine édition portera sur l’organisation d’un événement éphémère, avec de la restauration, et dont le bénéfice sera reversé à une association caritative.
    – la participation au trophée de l’innovation de l’association des dirigeants tourisme SKAL Var Provence : un binôme d’hôtellerie-restauration a gagné la 1ère édition, et 1 étudiante est arrivée 2ème cette année. http://www.lycee-hotelier-toulon.com/

    Je pense aussi que l’innovation ne peut se faire sans curiosité, et sans prise de conscience de l’altérité. C’est pourquoi favoriser l’internationalisation de nos étudiants, au-delà de la connaissance des clientèles étrangères et de la capacité à travailler dans des équipes multiculturelles, est primordial. Je travaille aussi dans ce sens, mais c’est une autre histoire…