Vertige de la langue

Publié le 15 janvier 2026
4 min

Il y a une petite dizaine d’années, alors que je travaillais dans le tourisme institutionnel, nous nous appliquions à respecter les référentiels de qualité qui nous imposaient notamment la traduction de nos éditions print et digital en plusieurs langues étrangères.
Nous faisions appel à une agence de traduction, et puis voilà, le job était fait.

Et pourtant, si traduire des informations pratiques ne semble pas nécessiter beaucoup de nuances, a contrario les discours promotionnels que déploient nos destinations méritent toute notre attention.

Ainsi découvrais-je récemment que le mot « dépaysement » n’existe qu’en français  (pardon pour l’absence manifeste de transition entre ces deux paragraphes, mais vous allez voir dans ma tête ça s’enchaîne bien).
Ce terme francophone n’a pas d’équivalent dans d’autres langues, il est intraduisible. Pour nous, il signifie « se transporter hors de son pays », « changer volontairement de décor et d’habitudes ».

Et c’est là que le vertige commence, parce que ça ouvre un certain nombre de questions qui traversent littéralement la manière dont on envisage le tourisme tel qu’on le pratique aujourd’hui, que ce soit en tant qu’OGD ou qu’en tant que « touriste » (oui, entre guillemets tant ce mot mériterait un article à lui tout seul, on y reviendra).

nos imaginaires touristiques


D’abord, cela questionne nos imaginaires touristiques qui sont complètement basés sur cette notion de dépaysement, ce changement supposé agréable de nos habitudes, que ce soit en termes de paysages, de gastronomie, de culture(s). On considère tout naturellement que les voyageurs voyagent en quête de ce dépaysement, la littérature française déborde de ce type de narratifs qui ont irrigué notre rapport à la vacance, que nous devons combler par la découverte d’autres horizons.

Cela nous raconte quelque chose sur une certaine forme d’injonction au voyage, qu’on peut considérer dès lors comme une construction sociale. L’expression « faire un pays/une ville » plutôt que la visiter est symptomatique de ce besoin de cocher les cases d’un contrat social basé sur des récits partagés à la machine à café ou sur Instagram. Et s’il y a des modes (tantôt c’est l’année du Portugal, tantôt celle de la Croatie, de la Slovénie, etc.), c’est évidemment d’une part parce que les destinations déploient des moyens de promotion puissants, mais aussi et beaucoup parce qu’elles s’inscrivent dans un schéma de désirabilité sociale. Dans nos communautés, ou chambres d’échos, nous nous influençons réciproquement, et le biais de conformisme finit de nous convaincre, bien insidieusement, du choix de notre future destination de vacances.

LE DROIT A RESTER CHEZ SOI

Mais alors, si le dépaysement est une norme sociale à laquelle nous devons nous conformer, qu’advient-il de celles et ceux qui font le choix de rester à la maison pendant les vacances ? – et je ne parle ici que des personnes qui peuvent matériellement partir, n’oublions pas que les 40% de français·es qui ne partent pas seraient probablement ravi·es de réfléchir avec nous à ces considérations privilégiées – Chiffre issu de l’Observatoire des inégalités 2025). Sont-ils de paresseux casaniers, frileux de découvrir l’autre, dépourvus de curiosité ? Ou plutôt de valeureux hédonistes du temps lent, parangons du staycation, qui peut-être s’ouvrent au monde par d’autres biais, en lisant l’intégrale des Géo remisée depuis longtemps au grenier ? Peut-on se dépayser autrement que par le mouvement du corps hors de chez soi ?

Ainsi, qu’est-ce que les OGD pourraient imaginer à destination de leurs habitants, pour celles et ceux qui voudraient du dépaysement sans bouger de chez eux ?

ET L’ON CONTINUE A PRENDRE L’AVION

En 2025, les émissions de GES de l’aérien ont dépassé les chiffres pré-COVID. Le monde d’après ressemble furieusement au monde d’avant, en pire. Massivement, les OGD se positionnent sur les questions de tourisme durable, ce qui implique d’agir sur le transport, principal émetteur.

A bien y penser, on s’aperçoit ici qu’on lutte contre des décennies d’une vision romantique de ce que doivent être les vacances, façonnée autour de cette notion de dépaysement et qui biaise fondamentalement notre capacité à porter le récit d’un tourisme vertueux par sa proximité.

Parce que si vous n’êtes pas pote avec Amélie Deloffre, décoiffante ambassadrice de la micro-aventure ou avec la bande de Chilowé, et bien votre séjour de 2 jours 1 nuit à Fontainebleau, rallié en RER, pour un bivouac humide et une rando que vous auriez pu faire gamine avec votre papa, il ne cochera pas les bonnes cases lundi matin à la machine à café. Bien sûr, c’est excessif, mais en terme de conformisme social et d’imaginaire touristique, pour le moment, un séjour à Tenerife ou en Laponie est plus « validé » qu’un week-end en Creuse. C’est donc à une intense déconstruction qu’on doit parvenir si l’on veut espérer faire baisser notre empreinte de voyageur·euses.

Enfin, tout ceci nous amène à nous demander ce qu’on défend en tant que promoteur de destination. Est-ce que cette promesse de dépaysement fait partie de vos messages promotionnels ? Sommes-nous finalement les seul·es à éprouver cette sensation (est-ce sans mot pour le nommer un phénomène existe quand même) ? Ainsi, quand vous vous adressez à des visiteurs internationaux, devez-vous convoquer cette notion ou la laisser de côté ? Ce mot, si anodin en apparence, génère par essence des attentes, qui sont les nôtres, mais pas nécessairement celles de toutes les cultures.

Pour conclure, et faire un petit clin d’œil à mon sujet préféré, à savoir l’intelligence artificielle (non), je reviendrai sur le début de ce papier, où j’évoquais la traduction comme une simple fonctionnalité.
On voit ici à quel point la langue est affaire d’humanité, qu’aucune machine surentraînée ne saurait remplacer.

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Laurence Giuliani dirige Akken, agence de production sonore pour les destinations touristiques et les lieux de culture. Anciennement responsable d'un Office de Tourisme en milieu néo-rural (ou péri-urbain, comme vous voulez), manager d'artistes, productrice en label indépendant, Laurence cultive la curiosité comme carburant du quotidien. Ses marottes : le son, le tourisme culturel et le "komorebi", cette lumière qui filtre entre les arbres, comme des fêlures de timidité entre les [...]
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