L’homme qui ne voulait pas passer pour un « pinpin » !

Publié le 6 décembre 2023
3 min
Aujourd’hui une histoire vraie qui résonne comme une fable moderne pour éclairer les paradoxes et les contradictions du tourisme contemporain.

Berni et Dommele, appelons-les ainsi pour préserver leur anonymat en France de l’intérieur comme on dit ici en Alsace, sont les protagonistes de cet épique récit. Ils habitent un joli village alsacien, forment un couple de joyeux retraités épicuriens. Mon épouse et moi avons l’honneur et l’avantage d’être leurs ami·e·s. Ainsi nous voyageons parfois avec eux pour partager quelques sympathiques séjours loin de nos bases.

Berni et Dommele décident en début de cette année de louer une maison pour trois mois à Pornichet en Loire Atlantique, avec l’idée de tester sur la durée la vie au bord de l’océan et de mesurer la force du « Heimweh » (littéralement « douleur du chez soi ») alsacien. Ils effectuent leur transhumance début avril.
Fin mai, après leur prise de marques, nous décidons de leur rendre visite pour quelques jours. En approche de Pornichet, je téléphone à Berni pour avertir de notre heure d’arrivée. Ils sont partis à la plage à vélo pour leur bain quotidien océanesque. Nous convenons de les attendre devant leur maison. Nous trouvons la maison. J’aperçois leur voiture échouée devant le garage au fond du jardin. Je m’engage pour me garer derrière elle… Et là, stupeur, mon regard repère que la voiture est immatriculée dans le département vernaculaire, le 44 donc ! Verdommi (juron alsacien qu’il n’est pas utile de traduire…), ce n’est pas leur voiture, et par conséquent nous sommes garés dans une propriété inconnue comme de vulgaires squatters ! Prestement je bats en retraite et nous refaisons un tour dans la rue à la recherche du même véhicule mais authentifié alsacien ! Recherche infructueuse. Nous nous garons près de l’intrigante maison et attendons sagement l’arrivée de nos amis.
Les voilà qui arrivent fièrement juchés sur leurs vélos et tout sourire. Je leur raconte notre mésaventure et notre circonspection.
Ils éclatent de rire car nous nous trouvons bien près de leur maison et c’est bien leur voiture dans la pente du jardin ! Tout s’éclaircit quand Berni nous annonce qu’il a appliqué un autocollant Pays de la Loire et 44 sur la plaque d’immatriculation pour masquer l’original Alsace et 67. Opération parfaitement légale au demeurant car seule la combinaison de lettres et de chiffres constitue l’immatriculation officielle.

« Tu ne croyais quand même pas que j’allais passer pour un « pinpin » en gardant mon 67 ! » me dit-il avec sa fougue habituelle.
À ce stade, il faut que j’explique que dans sa bouche « pinpin » veut dire « touriste » dans son acception la plus caricaturale. J’ajoute que lors de précédentes vacances communes en Espagne, il avait, dès le parking de l’aéroport, viré avec autorité l’autocollant de la société de location qui s’affichait sur notre éphèmère véhicule pour la même raison !

Même s’il faut se garder de généralisations hasardeuses, cette petite histoire apporte du crédit à quelques réflexions déjà évoquées au fil de ce blog :

  • la posture de « touriste » semble de plus en plus ressentie comme dévalorisante – Moi pinpin, jamais ! 😉 -> dès lors la dénomination « office de tourisme » paraît peu adaptée ;
  • les touristes doivent et veulent être considérés comme des locaux ! -> la mutation de l’office de tourisme en tiers lieux pour réunir locaux et résidents temporaires semble judicieuse ;
  • la valeur d’accueillance ainsi que la valeur de signe d’une destination sont des points clés pour l’attractivité et pour la satisfaction-client -> voir mon article sur l’accueillance sur ce blog

Autour d’une bonne table alsacienne (la sienne !), j’ai raconté cette histoire à mon ami Christophe Bergamini, Directeur de l’office de tourisme de la Vallée de Kaysersberg, pour illustrer ces tendances qui me paraissent de plus en plus prépondérantes pour les OGD. Avec son pragmatisme, il a tout de suite imaginé l’idée d’offrir un bel autocollant « anti-pinpin » aux visiteurs arrivant à l’office et désireux d’être accompagnés par des suggestions quotidiennes (GRC de séjour). On en trouve un peu partout (même sur Amazon !) et pour un prix modique, mais rien n’interdit une belle création spécifique !

Belle idée peu onéreuse et porteuse de sens, surtout si la destination s’appuie sur une identité puissante comme par exemple, la Corse, la Bretagne, le Pays Basque, etc.
L’anti-tourisme est peut-être déjà né !

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Paul FABING était directeur de la Mission Attractivité chez Alsace Destination Tourisme.  Architecte de formation, ancien consultant tourisme, chef du service Tourisme de la Région Alsace, directeur de RésOT-Alsace (Réseau des offices de tourisme), directeur du pôle Qualité de l'accueil à l'Agence d'Attractivité de l'Alsace (AAA), il occupe cette fonction depuis 2020. Entre autres missions, la Mission Attractivité gère et anime le système d’information touristique alsacien qui consolide l’ensemble des [...]
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