Le sens du voyage

Publié le 12 juillet 2023
9 min

Quel est notre sens du voyage ?

Je dois dire que ces dernières semaines me laissent comme une impression désagréable. J’avais proposé l’année dernière sur ce même blog une réflexion estivale relative à « Limiter les flux touristiques en développant le consentement à payer pour conserver les écosystèmes ? ». J’y posais la question de la capacité de charge des territoires touristiques, fluctuante en fonction de la vulnérabilité des sites, mais également dépendant d’une nécessaire prise de décision. La double concentration spatiale et temporelle contribue à d’importants dégâts environnementaux, touchant la disponibilité des ressources et leur qualité mais aussi la capacité des collectivités à gérer les pics démographiques saisonniers.

La floraison comme un marronnier pour journalistes paresseux et manquant singulièrement d’esprit d’enquête, du thème du « tourisme de masse », de la « sur-fréquentation » ou du « surtourisme » éveille en moi un mélange de courroux, d’effroi et d’affliction. Serions-nous rendus, collectivement, à un tel point de médiocrité d’information et de réflexion ? Sommes-nous encore prisonniers à ce point des vues, myopes et déformantes, qui ont conduit l’ensemble des politiques publiques en matière touristique, des élus des territoires, des journalistes (ou plutôt des chroniqueurs qui ont oublié la notion d’enquête de terrain comme le faisaient les premiers reporters de National Geographic qui recoupaient trois fois leurs informations avant de les publier) et donc passivement par la majorité des citoyens de ce pays à n’avoir du tourisme qu’une vision quantitative.

Je trouve paradoxal que dans un pays qui se rêve depuis trente ans première destination mondiale, le revendique et en affiche une fierté annuelle toute nimbée de dignité cocardière, la question de flux et de reflux de visiteurs fasse autant de bruit médiatique. Une incapacité à lier nombre de visiteurs (qui en aura le plus) et capacité des infrastructures ? Une cécité généralisée sur la relation pourtant visible entre augmentation des dessertes ou du nombre d’hébergements sur un territoire et un volume de visiteurs qui ne pourra pas diminuer ? Notre absurdité originelle et collective est manifeste. Nous découvrons les jauges de fréquentation, que les Parcs nationaux américains, connaissent depuis longtemps. Pire, humiliation pour notre orgueil gaulois, que des pays du Sud pratiquent depuis leurs ouvertures au tourisme, comme l’Afrique du Sud.

Dans le fond, le tourisme est notre « or ». Comme tout Eldorado, nous avons vécu sur des chimères et des mythes fondateurs. La Pérouse aurait pu écrire à notre sujet que « ce pays produit un peu d’or ; presque toutes les rivières y sont aurifères ». Toutes nos veines sont chargées du tourisme. Nous sommes dépendants et rétifs cependant à une réflexion de fond sur notre addiction. Qu’attendons-nous de notre filon national ? Avons-nous éduqués et instruits suffisamment nos citoyens ? Les politiques sont-elles réellement à la hauteur de cet enjeu à la fois économique, social et culturel ? Il serait intéressant de faire en sorte que le « qualitatif » vienne questionner le « quantitatif ». Et de s’enquérir de notre sens du voyage. Cela veut dire quoi, aujourd’hui, « le sens voyage » ?

Flux touristique à St Malo
Flux touristique à Saint – Malo : dernier avatar d’une culture touristique quantitative ?

Le sens du voyage, est-ce fuir vers des promesses de bonheur ou tenter de fuir les autres ?

Dans un article publié en juin 1954, un journaliste du Monde affirmait que « certains voyagent surtout pour pouvoir après conjuguer le verbe au passé ». « Ceux-là ne nous intéressent pas. Mais les autres, les voyageurs sincères, ne sont-ils pas eux-mêmes divisés ? Auberges de marbre ou villages de toile ? Découverte des tableaux ou découverte des êtres ? Exaltation du passé éternellement vivant, ou émotion devant la beauté la plus poignante, parce qu’elle oscille au sommet du fugitif ? Il en est que le coucher d’une civilisation tout entière, soudain visible dans des ruines, émeut plus que la mort d’un soleil sur la mer. » Je crois que ces mots n’ont pas changé, ou presque.

L’on voyage au dix-septième siècle, mais en souriant toujours un peu, et de soi-même, et du voyage. L’on voyage au dix-huitième siècle, mais en mettant volontiers son plaisir en théorèmes. L’on se prend soudain à rêver sur le thème du voyage au dix-neuvième siècle. Époque privilégiée où le voyage atteint tout juste le fragile point de fusion entre la difficulté et le prestige. À ses adeptes il semble alors conférer les vertus complémentaires de la médecine sentimentale et de l’aventure spirituelle. Celui qui entreprenait un voyage combinait le privilège de l’élection avec celui de l’initiation et de la cure de courage. Mais dans ce vingt-et-unième siècle, voyager, faut-il encore un supplément d’âme ou de ferveur pour voyager ? Pourquoi voyage-t-on encore ? Quelle peut être la symbolique du voyage contemporain, peut-on encore l’écrire sous forme de légende, un Ulysse d’aujourd’hui, ou de grand récit romanesque comme Jules Verne le fit avec ses Voyages Extraordinaires ? Si le voyage se traduit toujours par un changement d’état, s’il permet sans doute une découverte de soi-même, s’il invite au doute et incite à se remettre en cause, à abandonner ses certitudes et ses préjugés, constitue-t-il encore une aventure philosophique et spirituelle ? En France, peut-on poser la question au sommet de l’Etat comme à l’échelle de chaque territoire et chaque destination : d’où vient notre tourisme, qui est-il, où va-t-il ?

Sommes-nous encore capables d’écrire nos prochains Voyages extraordinaires ?

LES SENS DU VOYAGE : La relation au monde, le rapport à l’altérité, la relation à soi 

Le voyage devrait obliger le voyageur mais aussi la destination ou l’entreprise à poser un triple regard et comprendre à la fois sa relation au monde, son rapport aux autres (autrement dit à l’altérité) et sa relation à soi. Le sens du voyage consiste sans doute à trouver un nouvel équilibre entre le temps et l’ego, à redonner place aux sens, la vue, l’ouïe, l’odorat, le goûter ou le toucher. Souvenons-nous de Claude Lévi-Strauss dans « Tristes tropiques » : « on court le monde d’abord à la recherche de soi ». Pour Ulysse, le sens du voyage dans L’Odyssée est d’abord initiatique dans une réalité géographique concrète, celle de la Méditerranée : son périple le mène à l’extrémité de la terre connue, son voyage le confronte à lui-même et lui permet de se transformer, d’évoluer et d’accéder à un nouveau statut.

Je pensais il y a quelques jours suite aux dernières émeutes urbaines qu’il serait temps de réinventer un Grand Tour du 21ème siècle, un Grand Tour qui invente les Humanités contemporaines, un Grand Tour qui n’est plus réservé à quelques-uns mais ouvert à toutes et tous, pour inventer une nouvelle aristocratie du voyage, une aristocratie touristique populaire. Une Tour culture en quelque sorte dédiée d’abord aux quelques 40% des jeunes français qui ne partent jamais en vacances et qui ne vivent pas directement et intimement cette ouverture au monde. C’est cette découverte de l’altérité qui devrait être une priorité nationale. Voyager pour découvrir, pour s’enrichir. L’acculturation aux voyages, l’accès aux vacances devraient constituer des politiques publiques essentielles et considérées comme telles. Cela donnerait sans doute l’occasion de parler autrement de la jeunesse, d’imaginer un nouveau pacte social et de penser sereinement à l’avenir. Chacune et chacun devrait pouvoir être confrontés comme Ulysse à quelques épreuves dans un contexte inconnu et sans repère. Pas de Cyclope, ni de Lestrygons ou de confrontation avec Scylla, pas de Sirènes ou de Calypso Charybde, mais juste une proposition de retour enrichi(e) d’initiation sociale et d’initiation humaine.

Ce que Georges Bataille appelait en 1943 « expérience un voyage au bout du possible de l’homme » dans « Expérience intérieure ». Cette expérience, mot tant usité et souvent décevant ne tenant que rarement des promesses de transformation. Car le voyage doit transformer, comme l’écrivait Jean Fourastié dans « Le grand espoir du 20ème siècle » : « les voyages donnent à la jeunesse et à l’âge mûr le sens de la tolérance, par la conscience de l’infinie variété de la terre et du comportement des êtres vivants ».  

Il faut que le voyage propose de retrouver ce sens de la découverte, de l’imprévu, tout le contraire de ce que nous vivons aujourd’hui, notamment avec l’usage des outils digitaux. Plutôt que de partir « bardé d’informations, de prévisions, de réservations et d’assurances en tous genres » comme le décrit Jean Didier Urbain, l’innovation doit redonner la saveur de l’inattendu aux voyages. De l’inattendu qui peut commencer dans une nouvelle appréhension de l’espace public, à l’image du concept d’urbanisme du« work and play », ces « playables cities » ces villes où l’on habite, où l’on travaille et où l’on se détend. Montréal en est un exemple, une ville à taille humaine, faite de « quartiers », avec des artères commerciales locales, des écoles de quartiers, des services publics délocalisés. Une ville comme un terrain de jeux, avec une ambiance visuelle et sonore, des équipements, une organisation des flux, une ville qui devient source d’inspiration et d’interaction ludique entre ses utilisateurs, et notamment entre habitants et visiteurs. Une ville qui a la capacité de faire surgir l’inattendu ou la beauté de l’instant présent.

Penser l’urbanisme comme l’espace public de Montréal, un exemple de ville de « playables citie »

Un autre usage du monde : l’essence du voyage ?

Je ne veux pas ici entrer en concurrence avec mon ami Vincent Garnier qui tient sur ce blog de magnifiques chroniques littéraires. Je veux juste rappeler ce livre culte de Nicolas Bouvier, « L’usage du monde », paru en 1963. Un livre culte pour tous ceux qui aiment voyager hors des sentiers battus et rebattus, ceux qui veulent découvrir des régions peu touristiques mais d’une grande richesse humaine. C’est je crois ce qui est demandé aujourd’hui. Aller au-delà des clichés, sortir de cette logique de « big five » comme certains visitent les grands parcs africains, qui consiste à ne voir que quelques sites, s’y prendre en photos, les poster sur les réseaux sociaux pour pouvoir dire « j’y étais » et  enchainer en consommant sans véritable sens humain intelligible.  

Nicolas Bouvier partageait quelques années avant sa mort une philosophie du voyage singulière : « on ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. » La route, le voyage réduisent et éliminent les traits de superficialité. Le voyage doit permettre de toucher à un état plus pur, plus naturel et plus en harmonie avec ce qui l’entoure. Et ce qui l’entoure passe d’abord par l’altérité, le rapport à l’autre même temporaire est toujours riche de signifiés et d’émotions. Car le voyage, à l’autre bout du monde ou juste quelques mètres plus loin, « se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait ». Le voyage construit comme il détruit. « On voyage pour faire apparaître le monde et connaître avec lui de trop brefs instants d’unité indicible et de totale réconciliation ».

Le caractère transformateur du voyage fait apparaître le monde et permet non seulement de le connaître, mais d’entrer dans une intimité profonde avec lui. Le voyageur est vu par l’autre. « L’altérité est une véritable tentation, à la fois moteur et matière du voyage. » L’altérité, c’est ce qui échappe, ce qui déstabilise, ce qui met dans une situation inconfortable, ce qui reste de l’ordre de l’insaisissable. La dynamique de l’altérité passe par la perte des repères, y compris sur le plan sensoriel. « Comme une eau, le monde vous traverse, et, pour un temps, vous prête ses couleurs. Puis, se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. » Le voyage n’est pas que succès, il apprend l’échec et l’humilité, l’essentiel et l’humain.

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Brice Duthion est président - fondateur de la société "Les nouveaux voyages extraordinaires", agence spécialisée en conseil, conférences et communication. Il intervient auprès de nombreux acteurs publics et privés dans ses domaines d'expertise : le tourisme, la culture et le développement territorial. Acteur engagé et passionné, membre du comité d'experts tourisme et développement territorial du CNFPT et de l'INSET de Dunkerque, il fait partie de l'équipe des blogueurs du site [...]
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