L’élu local est un entomologiste

Publié le 28 mai 2026
9 min

J’écris ici un bref témoignage issu du début de mon premier mandat de modeste élu local. Après une carrière entière consacrée au tourisme, exercée à travers différents métiers et auprès de nombreux territoires et d’entreprises variées, me voici aujourd’hui conseiller municipal à Bassussarry, au Pays Basque. Une situation singulière, presque paradoxale : alors que je suis spécialiste du tourisme, je suis devenu élu sans délégation touristique. C’est bien normal, dans notre commune le tourisme n’est tout simplement pas un sujet.

Il me semble que cette position un peu décalée m’offre un point d’observation intéressant pour vous chères et chers lecteurs de ce blog. Elle permet de mieux comprendre ce que vivent les élus et surtout, d’éclairer autrement la manière dont les Offices de Tourisme peuvent dialoguer avec eux.

Faisons d’abord les présentations. Bassussarry, 3499 habitants (donnée INSEE) se situe dans un environnement touristique particulièrement favorable. A seulement quelques kilomètres des plages de l’Atlantique, à proximité immédiate de Bayonne, Anglet et Biarritz, tout semble réuni pour faire du tourisme un levier évident. Et pourtant, ce n’est pas le cas. Dans la commune, l’activité touristique reste marginale. On y trouve un golf avec son restaurant et une vue remarquable sur les Pyrénées, ainsi qu’un lieu de vie central, le Trinquet Dufourg, à la fois bar, restaurant, espace de pelote et point presse. Ce qui en fait un point de rencontres quotidiennes. Il y a plus de vingt ans, j’avais moi-même ouvert le premier Gîte de France de Bassussarry, que j’ai exploité pendant une dizaine d’années. Aujourd’hui, deux gîtes subsistent, mais l’essentiel de l’offre d’hébergement se situe ailleurs, notamment dans la commune voisine d’Arcangues ou bien évidemment sur le littoral.

Ce qui frappe, c’est que cette absence relative du tourisme dans les priorités locales n’a rien d’exceptionnel. Lors de la campagne municipale, le sujet n’a tout simplement pas émergé. Les préoccupations des habitants et des élus sont ailleurs : le logement, devenu critique dans de nombreuses zones du Pays Basque et du littoral de Nouvelle Aquitaine, la mobilité, les services du quotidien. En dix ans, la commune a profondément évolué sur ce dernier point : alors qu’aucune desserte de transport en commun n’existait auparavant, plusieurs lignes d’autobus relient désormais Bassussarry à Bayonne et Biarritz, avec des fréquences significatives et des perspectives de développement autour du tram-bus qui arrivera début 2027 et connectera encore mieux notre commune à Bayonne. C’est là que se concentrent les décisions, les investissements, les débats.

Ce décalage entre mon parcours professionnel et la réalité du mandat m’a conforté dans ce ressenti déjà ancien (au moins la durée de la mandature locale précédente en France) : le tourisme n’est plus, partout, un sujet prioritaire. Et surtout, il ne peut plus être abordé comme tel sans être relié aux enjeux locaux. Je l’avais déjà observé ces dernières années dans de nombreux territoires où j’ai conduit des missions touristiques. Et cela, à tous les étages, de la commune à la région, en passant par les communautés de communes, les agglomérations, les départements. Et s’il persiste comme un sujet, il glisse vers des propos convenus et souvent non vérifiés (la sur-fréquentation), une croissance continue, des gênes plus importantes que les avantages potentiels. Et là où on considère le tourisme comme essentiel, on conduit des investissements de luxe : ces derniers sont plus rares, mais destinés à une clientèle huppée. Le recul du nombre de campings municipaux ou associatifs au profit d’ensembles hôteliers, spas et autres grands équipements ne dit pas autre chose (le littoral autour de Saint Malo en est un exemple).

Une entomologie du quotidien

Devenir élu, c’est aussi découvrir une autre dimension du territoire. Au-delà des réunions, des commissions et du travail administratif qui, bien qu’intenses parfois, restent gérables avec une présence locale suffisante, il y a cette immersion dans une connaissance extrêmement fine de la vie communale. Les élus connaissent les familles, les histoires, les équilibres, les engagements associatifs. Ils sont à la fois historiens, géographes et observateurs attentifs d’un microcosme d’une grande richesse. Cette entomologie du quotidien constitue une clé de lecture fondamentale : tout projet, quel qu’il soit, est d’abord évalué à l’aune de ses effets concrets sur les habitants.

Ce que je peux en dire à ce stade, alors que nous avons été bien élus, que le vote du budget s’est bien passé, que notre commune est dans une situation financière confortable, c’est que le mandat est intéressant. Pour ne pas dire passionnant : les réunions préparatoires des conseils municipaux s’enchainent, tout comme le travail en commission, ainsi que la participation aux événements locaux. Tout cela est gérable à condition d’être bien présent sur place. Je dispose désormais de plus de temps même si je travaille encore et peux choisir mes dossiers d’études et de conseils.

Ce que je retiens également, c’est la capacité qu’il faut pour être un entomologiste de la société locale. Je suis toujours impressionné par l’extrême connaissance de la démographie locale, des histoires familiales, des engagements des uns et des autres. La connaissance d’un élu local s’apparente à l’identification et à l’assemblage des pièces constitutives d’un puzzle. Pour moi qui ai passé ma vie à la rencontre de pays, de cultures, de gens différents, à être en quelque sorte un « flying tourism maker », c’est cela qui constitue le plus grand étonnement : l’immensité du micro fait le quotidien. La richesse au niveau local est d’évidence.

C’est sans doute là le premier enseignement que je peux transmettre aux acteurs du tourisme que vous êtes. Un élu n’attend pas spécialement qu’on lui parle de fréquentation, d’investissement ou d’image de destination de manière abstraite. Il veut comprendre en quoi une action concerne directement sa commune, ses commerces, ses habitants. Le tourisme n’est aujourd’hui audible que s’il s’inscrit dans cette réalité tangible. La raison en est la raréfaction de l’argent public et la culture générale de la performance dans les entreprises, dans le sport, dans les relations humaines. L’effet négatif des réseaux sociaux y contribue : tout, tout de suite, sans filtre, sans précaution. Pour autant, il faut savoir rester direct, en évaluant rapidement les impacts pour les différentes composantes de la commune : les habitants, les services, les associations, les entreprises, la perspective longue de la commune.

ANTICIPER LES IMPACTS

Le second enseignement tient au temps. Le rythme du mandat est soutenu. Les réunions s’enchaînent, les sujets s’accumulent et la capacité d’attention est limitée. Là où les présentations pouvaient autrefois s’étendre longuement, il est indispensable d’aller à l’essentiel. Les élus ont besoin d’éléments clairs, rapides, directement exploitables. Le contexte et les analyses détaillées restent nécessaires, mais ils doivent être transmis en amont. Au moment de la décision, ce sont les leviers d’action, les impacts et les arbitrages qui comptent. Contrairement à ce que pensent certains citoyens ou confrères « parisiens » qui déboulent « en province », les élus locaux, de terrain, connaissent leurs sujets qu’ils bûchent avant les réunions (je ne parle pas que du tourisme, mais aussi d’autres thèmes échangeant avec des amis également élus, mais aussi acteurs dans d’autres secteurs économiques).

Les collectivités locales disposent du temps long des mandats : j’ai l’impression qu’elles sont bien aujourd’hui les seules détentrices de cette perspective à l’inverse du gouvernement et de l’Assemblée Nationale soumis à une pression court termiste. Donner du temps au temps pour bien agir au service du public, c’est une particularité publique que le monde de l’entreprise et les positions individualistes des uns et des autres n’ont pas, n’ont plus, ou ne s’octroient plus. Néanmoins, le temps de présentation, de compréhension et de la décision est compté. Il y a l’échelle communale et de plus en plus souvent la dimension communautaire. Et ici au Pays Basque, on est dans une dimension « maous » : 158 communes, 3000 km2, 330 000 habitants, nous vivons dans la 5ème Communauté d’Agglomération la plus peuplée de France et le 2ème bassin de population de Nouvelle-Aquitaine, après Bordeaux Métropole. Nous avons au plus près de nous une Commission territoriale, dite Pôle Errobi, émanation de cette Communauté d’Agglomération où je siège également, l’ensemble du Pays Basque en comptant 10, pour relayer les politiques communautaires.

Dans ce cadre, la manière de présenter les projets devient déterminante. Même si, vous l’avez compris, le tourisme n’est pas un sujet dans ma commune, cette situation peut vous aider chers lecteurs des institutions touristiques dans vos cas particuliers. Il ne s’agit plus de convaincre par accumulation d’arguments, mais par précision. Dire ce que l’on fait, ce que cela produit et pour qui. Montrer en quoi une action touristique peut créer de l’emploi, soutenir un commerce local, améliorer un usage du territoire ou contribuer à une meilleure organisation des flux. En somme, relier systématiquement le tourisme à la vie quotidienne.

FAITES BREF

L’expérience m’amène ainsi à formuler une conviction simple : pour être entendus, les Offices de Tourisme doivent se positionner comme des partenaires de terrain. Leur valeur ne réside pas seulement dans la promotion ou l’attractivité, mais dans leur capacité à apporter une connaissance complémentaire à celle des élus. Là où ces derniers maîtrisent parfaitement leur territoire et leurs habitants, les acteurs du tourisme peuvent éclairer les profils de visiteurs, les évolutions de pratiques, les tendances de fond. Ce croisement des regards est précieux, à condition qu’il soit concret, contextualisé et utile à la décision.

Cela suppose aussi de partir du local. A Bassussarry, par exemple, toute réflexion touristique pertinente devrait s’appuyer sur les réalités existantes : les gîtes encore en activité, le bar-trinquet comme lieu de sociabilité, le golf comme point d’attractivité, le fronton et son ensemble d’équipements publics comme espace de rencontres heureuses. Ce dernier point mérite un éclairage particulier : nous sommes au Pays Basque et les associations culturelles et sportives jouent un rôle essentiel. Les événements sont nombreux et participent de la beauté des lieux. C’est à partir de ces éléments que peut se construire une approche crédible et non à partir de modèles génériques.

Au fond, ce que change le passage « de l’autre côté » pour ma part, c’est la hiérarchie des priorités. Le tourisme devient un levier parmi d’autres et non plus une finalité en soi. Il peut être utile, pertinent, structurant même, mais uniquement s’il s’insère dans une vision plus large du territoire. Retenez que le président Chirac exigeait de ses conseillers qu’une note stratégique ne dépasse pas… 10 lignes. C’est je trouve, après avoir produit d’abondants rapports (je fais amende honorable), un gage de sérieux. L’important n’est pas l’amont (vous êtes des professionnels, on vous fait donc confiance a priori), mais les options et les résultantes potentielles.

Pour les professionnels du secteur, cela implique un ajustement du regard et du discours. Comprendre que les élus ne sont pas contre le tourisme, mais qu’ils sont avant tout pour leur commune. Et que leur adhésion ne se gagne ni par des concepts, ni par des stratégies générales, mais par la démonstration concrète que le tourisme peut contribuer, à sa mesure, à améliorer la vie locale.

En résumé, il ne s’agit pas de parler moins de tourisme, mais d’en parler autrement : plus simplement, plus directement, et toujours en lien avec ceux qui vivent le territoire au quotidien. Nous sommes très loin des concepts touristiques qui bruissent au quotidien dans les réseaux sociaux (ici même dans ce blog, même si c’est son rôle), comme si l’on avait besoin de réinventer le tourisme, cette vieille pratique qui lie les gens. Ici cela se fait par une culture événementielle joyeuse qui contribue à une vie paisible. On observe partout en France que là où les bars disparaissent les discours et les votes de repli se multiplient. Essayez-donc l’entomologie territoriale et soutenez vos associations locales. L’animation est un maillon essentiel de la vie locale.

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François Perroy est aujourd’hui cofondateur d'Agitateurs de Destinations Numériques et directeur de l’agence Emotio Tourisme, spécialisée en marketing et en éditorial touristiques. Il a créé et animé de 1999 à 2005 l’agence un Air de Vacances.  Précédemment, il a occupé des fonctions de directeur marketing au sein de l’agence Haute Saison (DDB) et de journaliste en presse professionnelle du tourisme à L’Officiel des Terrains de Camping et pour l'Echo Touristique. Il [...]
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