Cyber-entretien(*) avec Akshan Kapoor, Photographe indépendant à Bombay, Inde

Bonjour. Il semblerait que vous soyez un photographe très prospère, à une époque où l’on parle beaucoup des difficultés des photographes face à la déferlante du web. 

Je ne sais pas si je suis prospère, mais il est vrai que je ne m’ennuie pas ! Peut-être parce que je ne suis pas du genre à me plaindre des événements. Comme on dit chez nous « Si les chats portaient des gants ils n’attraperaient pas de souris.». J’ai donc toujours accueilli les innovations technologies comme des opportunités et non comme des menaces. C’est ainsi que je me suis lancé dans les visites virtuelles depuis quelques années. Et aujourd’hui le marché est en train d’exploser ! Un marché qui tombe est un indicateur infaillible d’un nouveau marché qui monte. Le tout est de ne pas faire du sur-place !

Pouvez-vous nous décrire ce que vous entendez par visite virtuelle ?

La visite virtuelle est une création photographique qui permet de visiter un site à l’aide de plusieurs panoramiques à 360° reliés les uns aux autres. Cela permet avec son ordinateur ou sa tablette de se déplacer en mode immersif dans un lieu. Au début on a beaucoup utilisé cela pour la visite de biens immobiliers. Maintenant c’est devenu un point de passage obligatoire pour toutes les activités touristiques. 

Mais ce genre de photographie doit coûter très cher ! 

Absolument, cela coûtait très cher jusqu’à très récemment. Matériels et temps investis amenaient à des factures hors de portée de beaucoup de budgets. Et puis, une nouvelle fois, il y a eu l’effet Google qui a tout changé. Google est  trop souvent critiqué pour son hégémonie, alors qu’en fait ils n’arrêtent pas d’innover, de mettre à disposition de la masse des trésors, de démocratiser les technologies. Et ils viennent de le faire pour les visites virtuelles en lançant mondialement un réseau de photographes agréés(**) qui peuvent réaliser ces visites et les rendre ensuite disponibles sur Google Maps. Ce qui a bien sûr instantanément fait deux populations de gens heureux : les clients qui, pour quelques 20 à 30 000 roupies ( 300 à 500 €), peuvent avoir un panoramique de très haut niveau, et les photographes qui trouvent ici un nouveau débouché de masse qui leur permet de sortir des missions traditionnelles. Ce qui fait qu’il y a maintenant un marché très dynamique et surtout très créatif. 

Vous dites créatif ? 

Oui parce que comme tout marché nouveau on peut le prendre par le bas ou par le haut. Le bas consiste à le faire pour des magasins ou des lieux sans grand intérêt. Quel est l’intérêt d’aller visiter une boutique franchisée dont le look est le même sur toute la planète ? Le haut vise lui à trouver des domaines dans lesquels la visite guidée apporte une réelle valeur ajoutée et change parfois la nature même des business. Ce qui est le cas du tourisme, dans lequel je me suis spécialisé. Ayant bien connu ces activités dans des vies précédentes, j’ai vite compris qu’il y avait là une carte majeure à jouer. 

Vous avez des exemples ? 

Le premier repose sur un principe; quand les gens visitent un pays ils imaginent souvent un circuit et se posent la question des étapes et des lieux à visiter. Je me suis donc spécialisé dans la création de circuits de visites virtuelles. Circuits d’hôtels où l’on peut ainsi apprécier la diversité des lieux et des aménagements. Circuits de monuments, de temples que l’on peut là aussi visiter et découvrir. Circuits de lieux d’artisanat où l’on peut découvrir ateliers et créations. Et très récemment un circuit de chambre d’hôtes de prestige. A chaque fois il y a un acteur déclencheur qui  est l’organisme institutionnel en charge du tourisme, qui a pour vocation de donner des idées neuves aux  opérateurs et de leur proposer des actions concertées intelligentes et rentables. En aucun cas il ne finance. Au mieux il prototype pour montrer des choses concrètes. Ainsi l’argent n’est pas gaspillé pour subventionner des activités privées mais pour dynamiser ceux qui veulent bien l’être. Les organismes touristiques sont chez nous plus des conseils que des tutelles ou des sponsors. Et c’est mieux ainsi !

Comment arrivez-vous à motiver les visiteurs à parcourir ces créations ?

Nous avons trouvé deux moyens imparables : l’humour et le jeu. Une visite virtuelle est une mise en scène et l’on peut disséminer ça et là des éléments incongrus dans les photos et ainsi surprendre et donner envie de chercher le prochain clin d’oeil.(***). On a aussi inclus des éléments de rébus dans les images qui permettent aux visiteurs de gagner des récompenses. Une sorte de chasse au trésor virtuelle. C’est surprenant de voir comment les gens se prennent au jeu. Surtout les américains et les européens. Ils doivent s’ennuyer chez eux vu le temps qu’ils passent dans nos visites !

Et tout ceci est accessible sur les outils nomades ? 

Non seulement c’est accessible mais c’est encore mieux avec les téléphones ou les tablettes. Ces terminaux valorisent beaucoup plus la visite et permettent une navigation plus intuitive et plus agréable. Beaucoup d’utilisateurs utilisent leur téléphone pour naviguer et leur téléviseur pour visualiser (****) Cette technologie arrive à point nommé au moment où les mobinautes s’apprêtent à supplanter les internautes. 

Avez-vous trouvé des usages surprenants pour les visites virtuelles ? 

Nous avons inventé le «voyage zéro-carbone». Tous les jours les «voyageurs immobiles» qui s’abonnent à la formule, reçoivent par mail un petit parcours qui intègre plusieurs visites virtuelles. Ceci leur prend de 15 à 30 minutes et leur permet de s’évader à peu de frais. Au début nous l’avions imaginé pour les seniors afin de leur permettre de vivre une mobilité que dans certain cas ils avaient perdue. Et notre grande surprise a été de voir notre offre détournée pour des cibles qui sont, finalement, beaucoup plus pertinentes. Le premier détournement a été pour des personnes handicapées. Nous avons beaucoup de personnes pour lesquelles il serait impossible de venir dans notre pays qui maintenant le visitent au quotidien. Et si j’en juge par les mails que nous recevons cela leur procure beaucoup de joie. Le second détournement l’a été par des écoles de la planète entière qui ont intégré ces visites comme un élément de base pour introduire des cours sur notre culture. Et cela entraine des conséquences inattendues sur le business. Les enfants qui découvrent notre pays au travers de nos panoramiques font pression sur leurs parents pour venir voir tout ceci en vrai !

Comment avez-vous été perçus par les agences de voyages et tour-operators ? 

Ils y ont eux aussi vu leur intérêt. Ils ont intégré les visites sur leurs catalogues et leurs mails. Dans les mails ils mettent des liens vers les visites. Dans les catalogues ils mettent des QR codes pour permettre aux prospects de venir visiter en «réel» les lieux décrits. Grâce aux outils nomades le web est maintenant accessible  partout à commencer par les papiers que nous lisons. 

Quelle est l’opération dont vous êtes le plus fier ? 

Il y a en Inde des lieux que les touristes ne peuvent pas visiter pour de nombreuses raisons. Sérénité des occupants, risque écologique, préservation, taille des lieux, etc. Et cela peut créer certaines frustrations. Nous avons recensé ces lieux et nous avons fait des reportages sur les lieux invisibles et secrets de l’Inde. On ne peut les visiter que par visite virtuelle. Et on peut accéder à ces visites par différents biais. Des QR codes sur les lieux physiques, sur des livres thématiques, sur des magazines et des abonnements par mail pour les «voyageurs immobiles». Ainsi on peut compléter ce que l’on voit en visitant par ce que l’on ne pouvait pas voir, maintenant devenu accessible.

Quels seraient vos conseils ?

La visite virtuelle est une occasion formidable pour valoriser les richesses d’un territoire. Elle se fabrique rapidement, ne coûte pas cher et est accessible partout avec tous les outils numériques. Il est important de ne pas sombrer dans la vulgarité et la banalité. Cette technologie est un défi à notre créativité. Il faut être astucieux, facétieux, audacieux. Il y a un dicton chez nous qui dit « Le sourire que tu envoies revient vers toi» . J’aurais tendance à le paraphraser en disant que l’imagination, ce sourire de l’intelligence,  que nous envoyons revient vers nous….sous forme de nouveaux visiteurs !

 

Merci. 

(*) cyber-entretien : entretien qui aurait très bien pu être réel et qui ne recourt qu’à des technologies à notre disposition 😉

Ce cyber-entretien a été imaginé avec la complicité initiatique et stimulante d’Olivier Boisseau, photographe aquitain (o.boisseau@gmail.com)

(**)pour en savoir plus : http://www.google.fr/intl/fr/help/maps/businessphotos/index.html

(***) Cherchez ici sur une visite européenne et vous allez être surpris (http://goo.gl/maps/aEBgT)

(****) notamment les utilisateurs Apple qui peuvent, grâce à Airplay et à l’Apple TV , renvoyer d’un clic l’écran de leur iPhone ou iPad sur le téléviseur. 

Si vous voulez vous y mettre, allez donc voir par ici : http://olivierboisseau.com/360-2/

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Frederic SOUSSIN est consultant spécialisé dans les nouveaux usages du numérique. Il est basé à Angoulême et exerce ses activités en indépendant depuis une vingtaine d'années. Il est venu au numérique par passion et par jeu et à toujours mis la priorité sur l'ergonomie, la simplicité et le design. C'est donc, bien entendu, un adepte de la tribu des applemaniaques ! Il est aujourd'hui particulièrement en pointe sur le web 2.0 et les outils nomades, notamment les tablettes. Il intervient après de collectivités territoriales et d'associations. Il est également expert auprès du réseau APM ( Association pour le Progrès du Management : un groupe de plus de 5 000 Dirigeants d'entreprises) . Il se définit comme accompagnateur numérique de dirigeants et d'équipes. Son sacerdoce : lutter contre l'analphabétisme numérique. Son credo : les dirigeants et responsables doivent s'approprier un usage quotidien du numérique s'ils veulent impulser les bonnes stratégies à venir. Son goût des paradoxes l'amène souvent à prendre le contrepied des idées largement répandues et à proposer des idées alternatives simples et innovantes.