L’article que je vous avais réservé sur les dernières tendances du tourisme digital n’étant pas finalisé, j’ai décidé en guise de billet de partager avec vous mes pensées, mes indignations et mes questionnements du moment. 

 Ce billet est d’abord le fruit de télescopages, de colère et de rêverie utopiste.

Le 13 juin dernier je tombe sur ce tweet de mes amis Jean-Luc Boulin et François Perroy :

Ce tweet fut un double choc pour moi : le choc, rassurant, de savoir que mes homologues du tourisme réunis en conclave à près de 10 000 kilomètres se posent, visiblement, les mêmes questions que moi : quel sens donner à notre travail d’acteur du tourisme dans un monde mondialisé ? dans un monde mondialisé où les frontières sont pourtant de plus en plus fermées où les nationalismes les plus immondes sont de retour ?

Deuxième choc cette expression citoyen du monde transformé en « citoyen voyageur du monde » : un choc, car j’ai écrit, il y a quelques années, une maîtrise d’Histoire contemporaine « les citoyens du Monde 1945 –1951 ». Permettez-moi de vous dire deux mots de ces utopistes d’après-guerre.

La mondialisation était une utopie

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, premier conflit véritablement planétaire, quelques hommes et femmes issus de la résistance, de milieux et d’influences diverses faisaient l’analyse que désormais les questions économiques, politiques et les dangers (la guerre et désormais la bombe atomique) étaient mondiaux. Et qu’en conséquence seules des solutions mondiales (on dirait globales aujourd’hui) étaient viables. Rejoints par des intellectuels (Albert Camus, André Breton notamment) et des militants (Gary Davis) ils interrompirent en 1948 une séance de l’ONU alors à Chaillot pour réclamer une assemblée mondiale des peuples. Le mouvement se poursuivit avec la création d’une carte d’identité de Citoyen du Monde  et même la « mondialisation symbolique » de territoires. Ainsi la Ville de Cahors se déclara en 1951 « territoire mondialisé ». Ce mouvement utopiste, intellectuel et militant qui inventa le terme de mondialisation et y opposa l’idée d’une citoyenneté mondiale se brisa sur la guerre froide.

 

Tourisme & mondialisation

Aujourd’hui la mondialisation est avant tout économique. Et comme l’écrivent très justement Thomas Daum et Eudes Girard : « Le tourisme est à la fois le produit et le vecteur de la mondialisation… Les deux se sont nourris l’un de l’autre, dans une prodigieuse marche en avant dont le résultat est l’envahissement spatial mais aussi culturel de notre planète. » (« Du voyage rêvé au tourisme de masse »).

Les auteurs font le constat que le tourisme de masse a eu raison des derniers espaces. Désormais, plus un territoire n’est à l’abri du voyageur mondialisé, devenu le Graal de nos économies en faible croissance. Le monde est mondialisé et « touristisé » (« la mise en tourisme du monde »). La démonstration se conclut logiquement par une mise ne garde : attention à ne pas tuer la poule aux oeufs d’or.

On le sait, l’ Over-tourisme est aujourd’hui la question la plus importe pour notre secteur. Le tourisme durable, celui qui créé des emplois de qualité et des richesses pour les populations locales, celui qui respecte les cultures et l’environnement, celui qui porte le sens du voyage, de la rencontre entre les hommes (et les femmes) reste encore à inventer. n’est-ce pas Guillaume Cromer ?

Alors, voir mes condisciples et amis proposer un « passeport des voyageurs citoyens du monde » sans que je sache vraiment ce qu’ils entendent ici ou lire le billet de Jean-Luc Boulin d’hier ( Destination et résidents un mariage d’amour ou de raison ? ), où il explique avec conviction que la réponse à l’Over-tourisme passe par l’implication des résidents dans la gestion touristique de leur territoire, me met du baume au cœur.

Oui, notre secteur a besoin d’avant-gardistes et d’utopistes pour inventer ce tourisme respectueux et porteur de sens. Un tourisme, oserai-je le dire, porteur de rencontres et donc de paix.

Car une autre face de la mondialisation interroge : dans nos économies libérales ou tout se monnaie (et souvent s’encaisse aux USA), où près de 2 millairds de personnes traversent les frontières et voyagent, où des millions sont dépensés pour attirer ces voyageurs… d’autres sont empêchés de voyager ; des milliers (voire des dizaines de milliers) de voyageurs meurent chaque année en mer méditerranée… Ces voyageurs qui fuient la guerre, l’immense pauvreté, la torture et la mort et ne cherchent qu’une simple destination ne sont pas les bienvenus. Et nous assistons à la lente décomposition de l’Europe et de son idéal humaniste. L’extrême droite au pouvoir dans 5 pays européens a déjà gagné le combat idéologique.

Hier je lisais, cette défaite de l’Europe : 

Mon intuition, qui n’est certes pas vraiment élaborée, est que la question de la traversée des frontières ne peut totalement se segmenter. Voyageurs d’agrément ou d’affaire, exilés, expatriés, migrants : tous sont les enfants de la mondialisation dans ce qu’elle a de mieux et de pire. La réponse ne peut-être que globale ?

Quel rapport avec le tourisme, me direz -vous ? Je me demande si le tourisme ne va pas revenir à ses origines du XVIIIeme siècle où seuls les aristocrates anglais voyageaient « faisaient leur tour ». L’Over-tourisme condamnera le tourisme de masse et seuls quelques privilégiés pourront voir Venise, quand les autres devront se contenter d’une reconstitution (telle Lacaux) ou d’un casque de réalité virtuelle dans leur salon quand les plus pauvres du Sud continueront de mourir en tentant d’échapper à la mort ?  Qui peut dire qui a le droit de traverser les frontières et pourquoi ? Je n’ai pas de réponse mais je pense qu’il est de notre devoir, à nous les acteurs du tourisme, de se poser ce type de question.

Envisager Paris 2024 comme une utopie

En ces temps de coupe du monde, on peut voir une compétition sponsorisée par les grandes multi-nationales bien peu soucieuses de développement durable et de valeurs, avec des supporters qui brandissent un nationalisme crétin mais on voit aussi une formidable fête quasi-universelle, capable de rassembler, de créer du partage de la rencontre entre des gens que rien ne rassemble.

Alors que les Jeux Olympiques s’annoncent à Paris, je formule le vœu utopique que ces jeux soient pour nous l’occasion de véritablement accueillir (réellement et symboliquement) le monde, d’inventer des formes de tourismes nouveaux, porteurs de sens et de valeurs. D’accueillir le monde sans oublier les damnés de la terre.

Je dédie ces quelques pensées à tous ceux et celles qui oeuvre chaque jour pour le tourisme avec conviction, aux utopistes qui nous éclairent et à mon ami Fabrice Meunier.

PARTAGER
Article précédentDestination et résidents, un mariage d’amour ou de raison ?
Prochain articleRéalités (pas si) virtuelles
Nicolas BARRET est aujourd'hui fondateur & CEO de UNIGO. Expert du marketing de destination, du e-marketing, Il propose aux entreprises du Tourisme, de la Culture et du Digital un accompagnement personnalisé, agile et engagé pour la création de valeur. Il publie, notamment, la revue de presse Tourisme & Digital, synthèse hebdomadaire et gratuite de l'actualité de la transformation numérique. Auparavant, il a été Directeur Destinations France de du Groupe Voyages-sncf.com où il a conduit le développement du marketing de destination. Il a, pour le leader européen du e-travel, élaboré de nombreux partenariats avec les acteurs du Tourisme français et mis en oeuvre d'importantes campagnes de promotion on-line.De 2002 à 2012, il était DGA du CRT Paris-IDF en charge du marketing, des études, de la promotion et des partenariats. Il a, en outre, mené une stratégie innovante de collaboration avec les OLTA, hébergeurs et transporteurs pour promouvoir et distribuer la destination Paris et sa région dans le monde entier. Entre 1995 et 2002 Nicolas BARRET a successivement été Consultant pour Price Waterhouse Management, Chef de projet Billetterie au Comité d’Organisation de la Coupe du Monde de Football FRANCE 98 et Conseiller Technique auprès de la Ministre du Tourisme.