Lors des dernières Francophonies du etourisme (#FET2018) organisées en juin dernier à l’ile de La Réunion, la question du tourisme insulaire a été abordée selon plusieurs aspects angles, à la fois comme destination mais aussi du point de vue de ses résidents.

Cinq groupes de travail ont été constitués en amont afin de réfléchir collectivement sur des thématiques (1. Destination, authenticité et résidents ; 2. Comment le résident devient-il touriste ? ; 3. Comment le touriste rencontre-t-il le résident ? ; 4. Le résident devient-il un enjeu des politiques touristiques ? ; 5. Quels sont les enjeux d’un tourisme insulaire pour ses résidents ?). Des experts venus de Belgique, du Canada, de France (métropole et Réunion) et de Suisse ont présenté, débattu et confronté leurs expériences et réflexions afin d’établir des éléments communs, synthétisant les idées les plus fortes et les exemples les plus pertinents. Plusieurs articles en font état depuis lors (cf. etourisme.info et réseau de veille en tourisme canadien).

Le cinquième groupe, que j’ai eu le plaisir d’animer avec Sébastien Gonzalez, s’est attaché à poser à la question « Quels sont les enjeux d’un tourisme insulaire pour ses résidents ? ». 

Katherine Chatel, Guillaume Cromer, Didier Dalleau et Agnès Lavaud ont essayé, avec nous, de rendre intelligible une question qui pourrait paraitre complexe, tant les situations propres à chaque pays francophone pouvaient présenter des caractéristiques particulières, héritées de leurs géographies, de leurs histoires, de leurs économies ou de leurs populations. Au terme d’un débat passionné et souvent passionnant, une synthèse fut rédigée. Elle fut moins difficile à mettre sur le papier qu’un programme législatif au parti socialiste il y a encore quelques années. Nul courant, nul éléphant dans un magasin de porcelaine, nul vote tronqué à la fin d’un congrès ne fut observé. Ce fut avec une belle unanimité qu’une présentation en fut faite devant l’ensemble des participants venus travailler sur l’ile intense, volcanique et magnifique de diversité, en profitant des paysages somptueux autour de Saint-Pierre, la ville où les experts se réunirent en conclave, pour fonder une grande partie de l’argumentaire autour de la réalité réunionnaise. En effet, les parisiens de la bande n’ont pas considéré venir de l’île de France, le marketing territorial pouvant en effet être trompeur…

En guise d’introduction

Celles et ceux pour qui le voyage constitue une deuxième peau et une initiation à l’altérité, parfois à l’autre bout du monde mais tantôt dans un milieu de grande proximité, pour qui franchir un bras de mer ou d’océan en bateau ou en avion n’est pas inhabituel, peuvent partager cinq constats relatifs au tourisme insulaire.

La culture insulaire est constitutive d’une identité forte, ancrée dans un sentiment d’appartenance à un milieu d’une grande richesse et d’une profonde particularité. Que l’on parle de nature, de culture, de population. Cette culture insulaire apparait souvent partagée entre l’ile chérie et défendue et un monde extérieur idéalisé mais dangereux. D’où l’émergence de nombreuses diasporas insulaires parmi les populations émigrées, des Irlandais d’Amérique du nord aux Corses du continent, les exemples sont nombreux et soulignent combien l’insularité accompagne chacun de ses habitants tout au long de sa vie et de ses pérégrinations. 

La culture insulaire n’est pas forcément tournée vers la mer. Loin s’en faut. On a même souvent l’impression que les habitants des iles, quelles que soient leurs origines, sont des montagnards entourés d’eau. Cette sociologie particulière souligne l’histoire et le peuplement des iles. Dans de nombreux cas, de l’extérieur venaient le danger, la colonisation, l’asservissement. Rares sont les exemples, hormis dans la Grèce antique, d’empire ou d’épopée expansionniste né dans les îles. L’insularité a souvent été identifiée comme un repli identitaire. On en a l’exemple aux Antilles françaises ou en Corse où des mouvements autonomistes ou indépendantistes revendiquent régulièrement les spécificités de ces territoires, de leurs habitants, de leurs langues, de leurs organisations claniques ou familiales. Dans d’autres cas, comme à La Réunion, à l’insularité correspond à une ouverture vers l’autre. Ce sont les îles qui n’ont pas été peuplées par la contrainte (le commerce triangulaire) ou connu des conflits importants et successifs avec plusieurs états venus les coloniser et en prendre possession (l’histoire de la Corse est à cet égard remarquable et référente).

L’insularité cristallise et amplifie les phénomènes observés dans des territoires continentaux, et sont sujets rapidement à quelques clichés médiatiques. Les littoraux du monde entier sont bordés par les eaux maritimes et l’écosystème marin qui en découle, naturellement. La gestion « française » des crises insulaires est à ce titre exemplaires : les attaques de requins observées à l’ile de la Réunion (une vingtaine d ‘attaques depuis 2011[1]) fontla une des journaux, télévisés comme de presse écrite,pendant que personne n’évoque celles, aussi nombreuses, constatées dans les îles alentours (ile Maurice par exemple où les attaques de requins sont officiellement quasi inconnues). On pourrait également parler de la crise du chikungunya. Leprincipe de réalité insulaire semble disproportionné, comparé à celui d’autres espaces, moins confinés…

Le tourisme semble enfin constituer le débouché économique naturel pour les résidents. Nul besoin d’action ou de compétences, la rente de situation assure chaque année des revenus et un équilibre social saisonnier. Une certaine forme de passivité est décrite dans une littérature nombreuse, scientifique ou pas. L’insulaire attendrait le client, baigné d’une certaine forme de lassitude et d’arrogante distance.

Après avoir partagé quelques mots clefs relatifs aux espaces, à l’environnement, à l’éducation, le groupe a synthétisé ses idées sur le tourisme insulaire et les enjeux pour les résidents autour de trois thèmes dominants : l’ici et l’ailleurs, la nécessité de forger une culture touristique, un modèle touristique restant à inventer.

1. L’ici et l’ailleurs

La vocation touristique insulaire semble double, à la fois endogène – la base de l’économie est locale – et exogène – c’est-à-dire forcément tournée vers l’ailleurs. A La Réunion, le tourisme local représente 60% de la fréquentation et du chiffre d’affaires les jours de semaine et augmente le week-end pour représenter jusqu’à 80% des volumes.

L’économie du tourisme insulaire est comme marqué d’un double sceau, celui d’une très forte identité locale mais aussi, et c’est le cas dans de nombreux territoires insulaires français, d’une très (trop ?) grande dépendance de la métropole. Puisque le marché intérieur est fort, il convient de capitaliser sur les connaissances et les cultures locales. C’est ce qui est fait, et souvent plutôt bien et depuis longtemps, en Corse, à la Guadeloupe, à la Martinique ou à La Réunion, mais aussi dans d’autres îles francophones, comme Haïti par exemple.

La principale contrainte de l’économie touristique insulaire réside dans la difficulté de trouver des équilibres. Des équilibres en matière de mobilité par la dépendance quasi-totale à la voiture des visiteurs, locaux ou pas, eu égard à l’absence commune de transports publics et par le monopole presque historique des relations aériennes avec la métropole, très récemment attaqué avec l’ouverture de lignes avec le reste du monde et l’arrivée récente de croisiéristes dans des ports nouvellement adaptés aux gigantesques bateaux (70.000 croisiéristes par an à La Réunion). Des équilibres en matière d’hébergement avec l’idée communément partagée que les avions qui arrivent pleins (on va parler de touristes affinitaires) ne remplissent pas les hôtels ou les autres types d’hébergement. Le ratio est faible et cela pose un véritable problème aux destinations insulaires, non seulement pour leurs ratios (du taux d’occupation au RevPar) mais aussi pour les futurs projets exigeant en matière qualitative nécessitant des investissements lourds mais encore trop peu nombreux car l’idée de la rentabilité hôtelière semble le plus souvent illusoire… Des équilibres enfin en matière d’environnement, puisque les territoires insulaires sont souvent préservés et classés. La Réunion, par exemple, compte un Parc national créé en mars 2007 quirecouvre 42% du territoire, une réserve marine classée en 2007 qui occupe une surface de 3 500 hectares et protège la totalité des lagons sauf celui de St Pierre, un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2010, les Pitons, cirques et rempartsde l’île. Les écosystèmes insulaires sont fragiles et le demeurent. Les concentrations touristiques sur des zones ont des impacts de plus en plus importants, génèrent des conflits d’usage qui n’existaient pas il y a quelques années et soulignent l’absence de projets d’aménagement, soucieux des équilibres naturels.

2. Forger une culture touristique

Le tourisme constitue, et c’est un lieu commun de l’affirmer, une force économique majeure pour quantité d’iles. On en connait les principaux chiffres et données macroéconomiques. Ce qui est connu et reconnu pour l’ile de La Réunion, ce sont le nombre de ses visiteurs (500.000 environ chaque année) et les recettes générées sur le territoire (350.000 millions €). Ce qui ne l’est pas, c’est la transversalité du secteur, sa parcellisation. Plus que dans tout autre espace géographique, le manque de poids et d’action de lobbying du tourisme est criant. Le tourisme souffre en milieu insulaire de son extrême hétérogénéité, de la multitude des toutes petites structures qui tentent de faire vivre une partie des habitants (entre 10 à 30% des emplois selon les iles considérées), alors que le tourisme doit être un levier pour redynamiser les secteurs en crise, souvent issus de mono-industries en transition (canne à sucre par exemple).

Il convient, dès lors, de changer les façons de penser, d’éduquer et de former. Cela est vrai pour les citoyens comme pour les élus. Traditionnellement, et cela a été admirablement rappelé en 2014 dans l’article « Tourisme le couteux mépris français » publié dans le Journal de l’Ecole de Paris de management[2], le « mythe du laquais » est encore vivace en France. Et osons le dire, la confusion entre service et servitude est tenace dans de nombreux territoires insulaires. Pourtant, une idée devrait être facilement transmise, à l’image des échanges tenus entre experts et prenant exemple de La Réunion : ce qui est bon pour les Réunionnais est bon pour les visiteurs. Les habitants doivent devenir les ambassadeurs de leurs territoires et de leurs patrimoines. Sans ressentiment, ni revendication, juste la noble certitude d’habiter un environnement d’exception, héritée de leurs parents et à transmettre aux générations futures. D’où la nécessité d’éduquer les enfants dès le plus jeune âge. Leur transmettre l’intelligence du territoire, la culture des éléments, la compréhension des enjeux. Leur donner la valeur de l’histoire, le goût de la culture, l’appétence de la langue. Un exemple a été particulièrement apprécié, celui d’une institutrice réunionnaise de Mafate, qui a créé avec les enfants d’une école primaire une application pour accueillir les visiteurs étrangers en anglais. La culture de l’accueil, l’ouverture vers l’autre constituent les premiers pas vers la création d’une véritable culture touristique insulaire, comme il peut en exister par exemple à Maurice où les entreprises réceptives locales captent l’immense majorité des arrivants (pour seulement 37% des treks effectués à La Réunion).

3. Un modèle touristique insulaire à inventer

Il demeure donc un enjeu de taille : celui d’inventer un modèle touristique insulaire. De nombreux freins réglementaires existent qui entravent de nombreuses velléités et enferment le territoire dans un carcan normatif parfois excessif et souvent contradictoire, que ce soit en termes de cuisine et de gastronomie, d’autorisation de vols d’ULM ou d’application des lois littoral et montagne. Les lourdeurs administratives rendent souvent difficiles le passage à l’acte ou l’action. A La Réunion, par exemple, alors que les flux de visiteurs vont croissants pour visiter les volcans, il n’existe pas de toilettes le long des parcours, ni à proximité des parkings. Il faut en effet six autorisations différentes pour en installer. Cette strate administrative, doublée d’une promesse de délais longs et incertains, décourage certains projets.

Un autre frein, qui semble même être pour certains le nœud gordien de l’affaire, réside dans la place occupée par les élus. Un constat est partagé sur de nombreux territoires :  le tourisme est devenu un élément de langage pour beaucoup d’élus, une sorte d’effet de mode, sans que les actes suivent ! De nombreux pouvoirs publics s’avèrent défaillants, voire clientélistes (de nombreux exemples ont été débattus). Alors que les enjeux politiques s’avèrent extrêmement importants à la fois pour les élus, les entreprises et les résidents. Dans de nombreux espaces insulaires, il n’existe pas encore de culture d’investissement, encore moins de culture du retour sur investissement. Pourtant le contexte législatif avec la mise en application de la loi ELAN, qui prévoit l’aménagement des interstices, devrait permettre aux politiques de penser et prévoir ce qu’ils proposent comme avenir pour le littoral. Les résidents refuseraient clairement de transformer leurs iles en nouvelle Ibiza.

Mais réfléchir et proposer un modèle nécessite de penser sur le long terme. Cela n’est pas encore fait, trop souvent les schémas régionaux de développement du tourisme et des loisirs, s’ils existent (ce qui n’est pas le cas dans l’ensemble de l’outre-mer français) ne se projettent pas clairement vers un ensemble de questions essentielles. Quel modèle de transport aérien développer ? Quels produits favoriser (montée en gamme, marché de niche) ? Quel aménagement de l’espace choisir, entre maitrise et coût du foncier ? Et plus encore vers des réponses concrètes et précises, dans un contexte environnemental contraint, entre risque de surexploitation des ressources (notamment de l’eau), prolifération des déchets de toutes sortes, réchauffement climatique et déclin de la biodiversité. L’exemple de la Nouvelle Zélande (6 millions touristes pour 4 millions habitants) constituerait assurément l’un des plus éclairants en matière de modèle touristique insulaire.

Pour conclure :

Les enjeux du tourisme insulaire sont multiples pour les résidents. Mais la notion la plus partagée et souhaitée par les membres de notre groupe de travail est celle du « droit à l’expérimentation ».

Ce droit à l’expérimentation nécessite de redéfinir la relation aux pouvoirs publics, de redonner des espaces de libertés et d’actions aux citoyens, d’associer les résidents aux projets d’aménagements et espaces dédiés aux activités touristiques (par exemple les entreprises réceptives spécialisées en vélo pour l’aménagement de pistes de VTT).

Ce droit à l’expérimentation doit enfin s’appuyer sur les résidents pour identifier les pratiques des locaux, pour aller chercher l’expérience et mettre en scène le spectaculaire, pour partager les conseils et communiquer le plus finement possible (y compris sur réseaux sociaux).

[1]http://www.info-requin.re/attaques-recensees-r68.html

[2]https://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2014-2-p-37.htm

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Brice Duthion est maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (La Cnam) et responsable de l’équipe pédagogique « échanges » au sein de l’École Management et société. Il y dirige plus particulièrement l’ensemble des programmes en « tourisme, voyage et loisirs » (cours, diplômes, recherches) à Paris et dans l’ensemble du réseau de l’établissement, en France et à l’étranger. Il représente le Cnam dans différentes institutions ou associations liées au tourisme (Astres, Campus des métiers et des qualifications, CNFPT, Cluster tourisme, Conseil de promotion du tourisme, Institut Montaigne, Welcome City Lab, etc.). Il intervient également comme tuteur à l'Ecole Urbaine de Sciences Po Paris. Brice Duthion est l'auteur de nombreux ouvrages et articles spécialisés en tourisme. Il assure la direction de la collection "tourisme" aux éditions de Boeck supérieur. Il exerce enfin une activité d’expert indépendant.