J’ai fait le voyage à Pau encore cette année. Faire le voyage jusqu’à Pau à la mi-octobre pour assister aux Rencontres nationales du etourisme. Prendre le chemin de la ville natale d’Henri IV comme on part en pèlerinage, avec le souvenir de la proclamation de l’Édit de Fontainebleau en 1599 rendant la liberté du culte catholique dans huit localités du diocèse de Lescar et dans quatre de celui d’Oloron, étendue en 1605 à tout le Béarn. Rallier la capitale béarnaise avec la conviction d’aller assister à une nouvelle forme de grand-messe, plus laïque mais ritualisée comme un office (de tourisme). Se promener sur la promenade des Pyrénées et s’imaginer à la Belle Époque, dans un lieu de villégiature unique, célébré par Lamartine. « Pau est la plus belle vue de terre comme Naples est la plus belle vue de mer ». Profiter des bienfaits du climat palois décrit par la médecine du 19ème siècle et partager encore aujourd’hui quelques ablutions, parfois enivrantes avec d’autres curistes venus de toute la Francophonie. Admirer les vestiges de la villégiature hivernale, bains, casino et funiculaire, et penser à l’urbanisme touristique de demain. Se souvenir que la cité paloise devint au début du 20ème siècle l’une des capitales mondiales de l’aéronautique naissante, sous l’influence des frères Wright, avec la création de la première école de pilotage organisée au monde. Penser à Georges Guynemer, René Fonck, Charles Nungesser, Roland Garros ou Jules Védrines en franchissant les portes du Palais Beaumont et goûter au paradoxe de l’esprit pionnier. Les As ne sont plus ceux qui s’envoient en l‘air mais ceux qui le défendent. Entrer dans l’arène et monter sur scène. 15 min chrono pour faire partager quelques convictions et dresser une synthèse de doctes propos entendus précédemment lors des #ET15.    

Le voyage à Pau…

 

  1. Le surtourisme n’est pas ce qu’il est…

La nature brûle, tousse, meurt à feu plus ou moins rapide. Les feux qui dévastent encore aujourd’hui l’Amazonie symbolisent l’asphyxie et la destruction d’une partie des milieux naturels. Le tourisme constitue assurément l’un des facteurs qui participent aux déséquilibres environnementaux et climatiques à l’échelle du globe mais aussi des réalités les plus locales, à la fois par son appétit vorace d’espaces, son goût immodéré de l’énergie fossile et sa contribution aux pollutions de toutes sortes. Nombre d’interventions ont mis en perspective ces réalités. Un débat est né dans le monde du tourisme entre deux écoles et deux visions prospectives du monde, illustrées par deux mots qui s’imposent dans les discours, « l’effondrement » (lire sur ce sujet l’ouvrage éponyme de Jared Diamond) et « l’urgence climatique ».

A l’échelle des villes, le tourisme est associé également aux pires maux : congestion des infrastructures, pression foncière, consommation frénétique d’eau, pollutions sonores et visuelles, production de déchets, etc. Paul Arseneault a donné durant quinze minutes des éléments majeurs de réflexion sur la question du « surtourisme ». Partant du constat que l’industrie du tourisme est la seule au monde qui regrette de réussir, le titulaire de la Chaire Transat à l’UQAM a expliqué que la situation décrite par la presse dans quelques villes dans le monde met en exergue un paradoxe passionnant : le « surtourisme » est d’abord et avant tout généré par du « sur-marketing » et une « sous-gestion » de destination. Le premier appelle à l’abondance (surconsommation, surproduction, etc.) alors qu’il pourrait inspirer plutôt des valeurs de rareté et d’économie. Le deuxième, au contraire, souligne une insuffisance et une rareté (sous-planification, sous-préparation) alors qu’on serait en droit d’attendre de la part des collectivités une abondance de décision et de gestion. Le « surtourisme » est le fruit de l’impréparation des destinations, d’une raréfaction de leurs moyens à la fois financiers, techniques et humains et d’une carence notable de vision prospective.

La vision de l’avenir est pourtant essentielle pour bâtir un projet et sans doute une utopie. Cette dernière peut porter sur tous les sujets du tourisme, l’ensemble des segments de sa chaîne de valeurs. En matière de transport, l’histoire montre que la vision de l’avenir est souvent fausse mais laisse envisager des perspectives techniques passionnantes. Ce fut le cas avec les véhicules volants imaginés en 1900 lors de l’Exposition universelle de Paris, l’aérotrain de Bertin dans les années 1960 dont on peut voir 18 km de monorail au nord d’Orléans. C’est aussi ce qu’a montré Augustin Boisleux avec le projet Hyperloop.   

Paul Arseneault et le surtourisme : 15 min chrono

 

  1. La femme est l’avenir de l’homme

Un deuxième sujet a dominé les débats durant les #ET15. La parité hommes – femmes ou parité femmes – hommes est une nécessité absolue. Les quinze minutes qu’Amélie de Ronseray, directrice du développement et des partenariats d’Artips, a dédiées au sujet ont été l’un des moments vibrants et forts de cette édition.

Amélie de Ronseray et la parité : 15 min chrono 

34,6 millions de femmes vivent en France en 2019. Elles représentent tout de même une part non négligeable de notre population. Une part non négligeable, non ? Est-ce un vieux fond de misogynie de notre culture judéo-chrétienne qui demeure ? Est-ce l’héritage de notre pays qui aime se penser Lumière universelle mais qui oublie trop souvent qu’il a accordé le droit de vote aux femmes en 1944 près de deux siècles après la République de Corse, un demi-siècle après la Nouvelle-Zélande, vingt-six ans après le Canada, vingt-cinq ans après la Belgique et quatorze ans après la Turquie ?  Toujours est-il qu’à situation égale, les salaires des femmes est inférieur de plus de 15% à ceux des hommes selon un étude d’Eurostat. Chaque année, donc, dès le début novembre (le 6 novembre, précisément, à 15h35), les femmes travaillent quasiment gratuitement jusqu’à la fin décembre… Dans un secteur dans le tourisme où la majorité des emplois, sauf ceux de direction, sont majoritairement féminins (jusqu’à plus de 80% dans les agences de voyages), cette injustice ne peut plus durer.

Pour paraphraser Louis Aragon, chanté par Jean Ferrat, convaincus que « la femme est l’avenir de l’homme », j’ai proposé à l’assistance paloise de créer un « fonds de soutien aux femmes du tourisme » pour que cette différence salariale scandaleuse n’existe plus. Une utopie comme une autre, ce fonds où du 6 novembre 15h35 jusqu’au 31 décembre 23h59 les hommes travaillant dans le tourisme reverseraient la moitié de leurs salaires pour financer ceux de leurs consoeurs (terme préféré à « homologues femmes »).

Louis Aragon : la femme est l’avenir de l’homme

 

  1. A quoi servent tous ces arbres plantés par les entreprises du tourisme ?

Un dernier sujet a été beaucoup évoqué, notamment par Laurence Body, fondatrice de X+M : celui des expériences. Ce terme est devenu un peu tarte à la crème, il faut en convenir, tant le tourisme expérientiel a envahi nos quotidiens et l’expérience est devenue un mot fourre-tout, un mot miracle, un mot incantatoire. En écoutant l’ensemble des intervenants et en repensant à la notion de « collapsologie » entendue dans les couloirs du Palais Beaumont, je me suis pris à rêver à deux notions largement entendues pendant le séjour palois : l’impérativité de « changer de paradigme » et l’urgence d’embrasser une « vision holistique ». Je cherchais une illustration concrète dans le monde du tourisme. Un article lu le matin même me mit sur la voie, « Which hotel group just planted 100,000 trees in the UK? »[i]. L’actualité récente reprend cette thématique forestière : les grands groupes de l’industrie touristique rivalisent d’annonces pour vanter leurs responsabilités environnementales. « Comment Air France va compenser ses émissions de CO2 » titrait Le Figaro le 1er octobre[ii]. « Air France : la compensation carbone des vols intérieurs est-elle une bonne solution ? » se demandait le même jour L’Express[iii]. Plus tôt, dès 2015, Accor s’engageait à planter 10 millions d’arbres jusqu’en 2021. L’envol de la compensation carbone du monde touristique est en marche…  

Il est légitime aujourd’hui de s’inquiéter pour les forêts primaires à l’échelle du monde. Sans doute moins pour celle de l’Europe. On dit par exemple que la surface de la forêt française a doublé depuis 1850 et progresse de 0,7 % par an depuis 1980. La forêt en France métropolitaine couvre 16,9 millions d’hectares, soit 31 % du territoire. Pour l’IGN, les principales raisons de cette forte progression sont attribuées entre autres à la déprise agricole et au boisement des terres agricoles, et dans une moindre mesure aux changements climatiques qui favorisent la croissance et la productivité des arbres.

La compensation carbone n’a pas totalement fait preuve de son efficacité, ni de sa capacité à réduire les émissions de gaz à effet de serre de manière nette et durable. Répond-elle à modèle économique et écologique viable ? En 2019, le marché du carbone (dioxyde de carbone) à destination des entreprises fixe le prix de l’émission entre 20 euros et 25 euros la tonne en moyenne en Europe. Au Canada, il a été décidé de planter 2 milliards d’arbres en 10 ans pour compenser les émissions massives de gaz à effet de serre du pays. Un article récent de la Presse décrit des « terrains rasés et clairsemés que nous avons trouvés soulèvent de nombreux doutes sur l’efficacité de ces initiatives vertes »[iv].

2 milliards d’arbres à planter au Canada…

* *

Pour répondre à ces questions forestières et de compensation, j’ai proposé qu’une mission d’étude soit constituée pour aller observer sur le terrain la réalité de ces plantations et leurs rôles dans l’absorption du carbone. En espérant que les arbres plantés par les industries touristiques ne se consument pas aujourd’hui dans les feux allumés, à tous les sens du terme, par les gouvernants du Brésil, d’Indonésie ou d’ailleurs…

Une mission qui partira de Pau et reviendra à Pau. Parce qu’on a à Pau, comme le disait le poète, la plus belle vue de terre. Et sans doute l’une des plus belles vues sur la terre.

[i] https://www.traveldailymedia.com/which-hotel-group-ust-planted-100000-trees-in-the-uk/

[ii] https://www.lefigaro.fr/economie/air-france-va-compenser-ses-emissions-de-co2-sur-les-vols-interieurs-des-2020-20191001

[iii] https://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/air-france-la-compensation-carbone-des-vols-interieurs-est-elle-une-bonne-solution_2100694.html

[iv] https://www.lapresse.ca/actualites/enquetes/201910/14/01-5245396-ou-sont-les-arbres-des-credits-carbone-.php

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Brice Duthion est maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (Le Cnam). Il y a été pendant plus de vingt ans responsable de plusieurs équipes et instituts. D'abord spécialiste de mobilités, d'environnement et d'urbanisme, il a initié et créé à partir de 2006 l’ensemble des programmes en « tourisme, voyage et loisirs » (cours, diplômes, recherches) à Paris et dans l’ensemble du réseau de l’établissement, en France et à l’étranger. Il a été l'un des membres fondateurs de l'Institut Français du Tourisme. Il représente encore le Cnam dans différentes institutions ou associations liées au tourisme (Conférence des formations d'excellence en tourisme,  Institut Montaigne, Welcome City Lab, etc.). Il intervient également comme tuteur à l'Ecole Urbaine de Sciences Po Paris et comme expert en tourisme - développement territorial au CNFPT et à l'Inset de Dunkerque. Il est l'auteur du MOOC "le tourisme, c'est culturel" produit en 2019 en partenariat avec le Ministère du culture. Brice Duthion a écrit de nombreux ouvrages et articles spécialisés en tourisme. Il a assuré la direction de la collection "tourisme" aux éditions de Boeck supérieur jusqu'en décembre 2018. Il exerce enfin une activité d’expert indépendant spécialisé notamment dans la prospective touristique. Personnalité à l'esprit libre et difficilement classable même pour ceux qui le connaissent bien, il aime, à ses moments perdus, la compagnie des entrepreneurs et des artistes mais aussi voyager et écrire...