Longtemps, j’ai voyagé de bonheur

C’était le temps de notre insouciance ou plutôt de notre espérance collective. C’était il y a une trentaine d’années. Le Mur de Berlin tombait, sous les coups conjugués de marteaux, de pioches, de poings. Mais aussi sous les aspirations des deux mondes qu’on opposait jusqu’alors, l’Ouest et l’Est, à se rapprocher et vivre une aventure commune. Nous découvrions le sentiment européen et la force, presque intimement ancrée en chacune et chacun de nous, de découvrir nos frères d’Europe orientale, qu’on pensait un peu différents de nous puisqu’ils avaient vécu à l’écart de nous pendant plus d’un demi-siècle à l’ombre du « rideau de fer ». Ils avaient deux jambes, deux bras, ça, nous le savions mais aussi une âme et des rêves. Découvrir Paris par exemple. Nous étions euphoriques. A tel point que certains jeunes gaullistes de France témoignèrent quelques années plus tard avoir attaqué le mur dès la veille du 9 novembre 1989, sans doute mus par une vision prémonitoire des événements et une volonté libératoire des peuples opprimés.

La chute du mur de Berlin, novembre 2019 

C’était le temps des premiers week-ends dans les villes que certains situaient encore mal sur une carte. Prague, que symbolisait alors le poète président Vaclav Havel, reprenait ses couleurs baroques et redevint « cette pierre précieuse enchâssée dans la couronne de la terre » comme la décrivit Goethe. On y allait pour l’admirer, pour s’admirer dans les eaux de la Vltava, pour partager le doux parfum de l’enivrement démocratique. On allait aussi ailleurs. Varsovie, Bratislava, Zagreb. Ljubljana, Vilnius, Riga et Talinn. Que des noms qui entraient dans notre réalité quotidienne sans que nous nous soyons préparés. Nous pensions peu de temps auparavant que tous ces pays, toutes ces villes étaient semblables. Gris, industriels, neigeux et froids. Comme ce qu’en racontaient les bandes dessinées d’Enki Bilal et nous les faisaient imaginer. Budapest ou Bucarest ? Certains se trompaient entre elles-deux aux noms si proches. Mais après tout qu’importait, nous voyagions de bonheur. L’Europe s’ouvrait, le continent devenait un. Nous le parcourions en voiture, en bus, en train, en avion charter mais pas encore en low cost. Parce que derrière chaque porte se cachaient des histoires humaines qui ne demandaient qu’à se raconter. Nos voyages les faisaient vivre. Nos voyages nous faisaient vivre.

Puis, j’ai voyagé de bonne heure

En quelques mois, au pis quelques années, les illusions, voire les chimères, se transformèrent. Les Trabant perdirent de leur charme, même si U2 les utilisa lors de sa tournée « Achtung Baby ». Les « Ossies » n’étaient pas encore passés de mode, mais leurs revendications à la croissance et au partage des richesses continentales finirent par en excéder plus d’une et d’un chez nous autres, les « Wessis ». Aller chez eux pour les visiter, oui, mais y délocaliser nos entreprises… L’attractivité orientale soufflait un doux air entêtant aux oreilles de nombreux groupes industriels. On ne parlait pas encore d’attractivité dans nos régions occidentales – ce lien indissoluble entre territoire, entreprises, emplois, habitants et visiteurs – mais nous savons aujourd’hui que c’est sans dans cette Europe orientale que le modèle a du naître. Comme y ressurgit quelques années plus tard le nationalisme que nous pensions anachronique en 1989. C’est de cette schizophrénie originelle et d’une absence de vision politique que de nombreux malentendus sont nés, des rancoeurs, des rancunes.

La Trabant, petite voiture avec un grand avenir…

Pour les éviter, j’ai voyagé souvent de bonne heure dans les villes et les régions européennes. La ville et les territoires offrent au lève-tôt une sorte de torpeur ou de virginité matinale. Le lever de soleil prend partout les mêmes couleurs, les flux ininterrompus de visiteurs devant les lieux incontournables vantés par les guides et les émissions de télévision n’existent pas. Les travailleurs arpentent les trottoirs, les cafetiers ouvrent leurs établissements, les camions poubelles ramassent les ordures laissées par les habitants, permanents ou temporaires. Pas de tension, pas de mouvement de foule, pas de congestion. Pas de surtourisme visible, ni de sous-gestion apparente. Juste le plaisir de voir naître un paysage, d’assister à la mise au monde d’une destination sans ses affres et ses contraintes.  Chaque paysage devient unique et j’ai souvent pensé à Albert Camus en me promenant dans les rues de Leipzig, sur les chemins escarpés des Carpates ou au bord du lac Balaton. « Etre différent n’est ni une bonne chose, ni une mauvaise chose. Cela signifie simplement que vous êtes suffisamment courageux pour être vous-même ». Là est sans doute notre plus grand échec collectif à nous, peuples d’Europe, qui nous sommes laissés berner par les sirènes du marché, les lanternes technologiques et la facilité de la mobilité. Cet échec n’échappe pas aux yeux des voyageurs attentifs. C’est celui d’une harmonisation, d’une uniformisation, d’une standardisation. Nous devions garantir la différence, nous avons heureusement défendu la tolérance. Mais finalement nous vivions dans l’indifférence des uns et des autres et nous n’avons obtenu que la défense de nouvelles frontières idéologiques, inspirée par le repli brun et frileux et des revendications identitaires éculées.

Longtemps, je me suis couché de bonne heure.

Le 14 novembre 1913 était publié le premier tome de « À la recherche du temps perdu » de Marcel Proust.      « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. … Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour. »

Marcel Proust, enfin levé

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Puis longtemps j’ai voyagé de bonheur. Enfin, longtemps, j’ai voyagé de bonne heure.

Soudain, le lendemain du 13 novembre 2015, après les attentats de Paris et leurs 130 morts et 354 blessés, je me suis de nouveau couché de bonne heure. Envie de retrouver « le petit chemin gravé dans mon souvenir par l’excitation dûe à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère, à la douceur prochaine du retour… ». Rapidement, parce que la flamme de la vie est plus forte, je me suis levé de bonne heure. L’aube n’est pas l’heure de la folie meurtrière. Je me suis alors perdu dans les entrelacs d’espaces urbains réservés aux visiteurs. J’ai observé quantité de villes françaises et européennes. J’ai vu de nouveaux territoires. Me suis rendu à l’évidence : l’espace et le territoire ne font qu’un. L’espace du touriste est le même que celui du résident. Le territoire résidentiel et le territoire touristique sont les mêmes. Les espaces publics sont à la fois ceux des habitants et des visiteurs. Cette communauté m’a sauté aux yeux, une explosion toute pacifique. Le partage des eaux n’existe pas non plus en bord de mer. Pas d’apartheid aquatique entre les indigènes et les étrangers aux territoires. L’eau est la même pour tous. A Venise en ce 15 novembre 2019, l’acqua alta noie la Sérénissime et la laisse sous une vague d’1,80 m. Un nouveau retard dans la construction des digues du projet « Moise » entamé il y a seize ans, sensées sauvées la ville des calamités marines est envisagé. Qu’importe la taxe touristique, dite taxe de débarquement, promise pour le 1er juillet 2020 que paieront les visiteurs comme un droit d’entrée pour mieux faire accepter le tourisme aux Vénitiens, qui demanderont rapidement l’usage que fera la municipalité de cette manne fiscale, 50 millions €, avec force suspicion d’évasion ou de corruption.

Venise et l’acqua alta

« A la recherche du temps perdu »

Beaucoup ont parlé de folklorisation de nombreux territoires dans le monde par le fait touristique. Surtout dans les pays du Sud. Mais nous ne sommes pas exempts non plus de critiques à ce sujet, nous pays du Nord qui avions tenté d’inventer il y a trente ans une nouvelle géographie (l’Est et l’Ouest ne devaient faire qu’un) et avions cru à la fin de l’Histoire. L’artificialisation et la folklorisation ont bouleversé certaines de nos contrées. On le voit à Venise par exemple.

« On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées » écrivait Hippolyte Taine. C’est bien cela dont il s’agit. Changeons d’idées, de références, de perspectives. Imaginons que nous devrons partir dès demain « à la recherche du temps perdu ». Quel est-il ce temps perdu ? Celui des retards, des oublis, des erreurs ? Celui de nos désillusions ou d’un effondrement supposé ? Qu’avons-nous perdu durant ce temps ? Nos dernières chimères et ultimes idées, ce que nous masquons par des annonces grandiloquentes mais inefficaces ou par un usage immodéré de la novlangue et la disruption ? Qu’est le temps devenu depuis lors ? Souvenons-nous de Victor Hugo. « Voyager c’est naître et mourir à chaque instant ». Voyager, c’est renaître, c’est penser les espaces et les territoires touristiques comme autant d’agoras, de rencontres, de partages, et peut être aussi d’utopies. Les nouvelles formes des villes et des territoires doivent y être inventées. Les quartiers, les lieux d’urbanités, les espaces culturels de genres nouveaux. Partir « à la recherche du temps perdu », c’est se plonger dans l’avenir et penser le changement. Car comme l’écrivait Francis Blanche, « mieux vaut penser le changement que changer le pansement ».

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Brice Duthion est maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (Le Cnam). Il y a été pendant plus de vingt ans responsable de plusieurs équipes et instituts. D'abord spécialiste de mobilités, d'environnement et d'urbanisme, il a initié et créé à partir de 2006 l’ensemble des programmes en « tourisme, voyage et loisirs » (cours, diplômes, recherches) à Paris et dans l’ensemble du réseau de l’établissement, en France et à l’étranger. Il a été l'un des membres fondateurs de l'Institut Français du Tourisme. Il représente encore le Cnam dans différentes institutions ou associations liées au tourisme (Conférence des formations d'excellence en tourisme,  Institut Montaigne, Welcome City Lab, etc.). Il intervient également comme tuteur à l'Ecole Urbaine de Sciences Po Paris et comme expert en tourisme - développement territorial au CNFPT et à l'Inset de Dunkerque. Il est l'auteur du MOOC "le tourisme, c'est culturel" produit en 2019 en partenariat avec le Ministère du culture. Brice Duthion a écrit de nombreux ouvrages et articles spécialisés en tourisme. Il a assuré la direction de la collection "tourisme" aux éditions de Boeck supérieur jusqu'en décembre 2018. Il exerce enfin une activité d’expert indépendant spécialisé notamment dans la prospective touristique. Personnalité à l'esprit libre et difficilement classable même pour ceux qui le connaissent bien, il aime, à ses moments perdus, la compagnie des entrepreneurs et des artistes mais aussi voyager et écrire...