Rarement la préparation d’un tel article pour ce cher blog m’aura autant déconcerté.

La raison tient à la catastrophe générale dans laquelle nous sommes plongés et dont nous ne savons comment en sortir. Nous avons accepté de nous enfermer alors que tout nous poussait à accroître nos déplacements. Des TGV, du travail sur nos outils nomades, des métiers de voyage, des familles éclatées en différents endroits. Oui mais voilà, nous savions que cela ne pourrait pas durer éternellement.

Le tourisme était le flotteur ivre à la surface d’une planète malmenée qui nous faisait payer nos agissements. Nos consciences se heurtaient à nos pratiques et à notre endoctrinement économique. Au travail correspondait le repos et celui-ci prenait souvent la forme d’évasions rapides et lointaines. Nous savions qu’il nous faudrait changer de mode de vie, mais de la pensée fugace à l’application concrète, le chemin nous paraissait long et hasardeux. Procastinateurs que nous étions, nous repoussions la décision.

Puis, patatras, il a fallu tout arrêter parce que nos sociétés organisées et sécuritaires, ne peuvent et ne veulent plus accepter la responsabilité d’un désastre. On voit bien que ce sont d’ailleurs des dirigeants responsables qui ont organisé les choses, à l’inverse d’histrions politiques les fuyant. L’Amérique ne s’est pas grandi dans l’affaire.  Qu’attendons-nous, que voulons-nous ?

Du cataclysme qui ferme les frontières, rompt la perspective de voyages et de rencontres, annule des retombées économiques que l’on dit dérisoires pour les communautés réceptives. Cependant, je ne me vois pas aller expliquer à la population d’un village lointain vivant du tourisme que les retombées directes étaient si dérisoires et nuisibles pour la planète que désormais elles seront nulles…). D’une chaîne de valeurs touristiques en perdition, qu’allons-nous faire ? Cette question occupe mon esprit depuis des mois et n’étant pas issu des grandes écoles élitistes de ce pays, je ne lui ai pas trouvé de réponse. D’où ma difficulté à concevoir cet article de blog.

Sur la route

Je suis parti cet été sur les routes du Grand Sud-Ouest et de Provence, à la rencontre de lieux et de Français. Il s’agissait de s’aérer et de tenter de comprendre comment se pratiquait le nouveau tourisme au temps du Covid-19. Inspiré par une lecture lors du confinement, j’ai discuté autant que j’ai pu avec des locaux, des professionnels, des touristes. Le temps de la parole a été particulièrement important. Ma lecture que je vous recommande, était celle du Voyage avec Charley, fabuleux récit de John Steinbeck quand il est parti avec son chien en 1960 à la rencontre de son pays à bord de son camping-car. Il en est revenu désenchanté, stupéfait de la montée de l’indifférence et du racisme patent de la société américaine. Je vous livre quelques propos introductifs qui placent son idée du voyage en introduction.

“Quand le virus de la bougeotte s’empare d’un agité et que la route qui s’ouvre à lui paraît large, droite et bonne, la victime doit commencer par trouver en soi une raison suffisamment plausible pour partir… Un voyage est un individu. Il n’en est pas deux semblables. Et tous les plans, toutes les garanties, tous les projets et tous les engagements prévus sont vains. Après des années de bataille, on finit par comprendre que nous n’entreprenons jamais un voyage : c’est lui qui nous entreprend”.

Bien d’accord avec cette présentation que je trouve lucide. J’ai désormais l’impression que si la perspective du voyage s’éloigne, s’écarteront également de nous la curiosité, la mise en perspective de temps de différentes longueurs et qualités, la compréhension d’un bout du monde dont nous sommes une petite partie. Sauf si nous abordons le voyage autrement que comme un acte de consommation.

J’ai rencontré des professionnels du tourisme heureux de retravailler, mais fatigués, voire épuisés pour certains. Des voyageurs habituels, d’autres parfaitement bêtasses et prompts à la remarque acide, au comportement négligent, à la dénonciation (“elle n’a pas son masque”, fameuse scène vécue dans un hôtel dont je ris encore avec celle qui m’accompagne dans ma vie). Des restaurateurs désolés de ne pouvoir accueillir davantage et faisant le maximum. Et des guides en médiation culturelle d’une très grande acuité et qualité à Lascaux 4, à Saint-Emilion et dans un grand domaine viticole du Bordelais. Le tour dans l’intérieur des terres a révélé des paysages magnifiques et certainement rehaussés par l’absence de perspectives pendant les 3 mois de ce printemps qui restera gravé. Sur le littoral atlantique, j’ai croisé et évité une foule immense préférant les embouteillages à la réclusion dans sa chambre chère à Pascal.

Sans but

Tout cela m’a rappelé que j’avais proposé voilà quelques années un positionnement reposant sur l’art de flâner à Loches en Touraine – Châteaux de la Loire, destination qui l’a parfaitement investi. Et c’est dans la connexion de ces lectures, rencontres et situations, rappel de cette mission lointaine, qu’est apparue cette idée que je vous partage désormais. Il me semble que nous sommes en train de passer des loisirs au loisir, des vacances à la vacance, du tourisme à la flânerie.

Autrement dit, se promener, déambuler, sans direction. Ce mot ancien, flâner, n’a pas de traduction en anglais. L’absence de direction n’empêche pas le but. Le flâneur déambule sans destination, mais avec l’intention cependant de faire à la fois partie d’un environnement et d’en être extérieur. Un pied dehors, un esprit ailleurs.

Le vacancier sait où il va : au camping, à son hôtel, retrouver son bateau. Il s’inscrit en contrepoint du travail et de la consommation. Il participe du mouvement économique, il soutient l’activité. Les fameuses invitations publiques territoriales à dépenser son argent sur place tenaient d’ailleurs ce printemps de cette dimension du cycle vertueux.

A l’inverse, le flâneur est en conflit avec ce matérialisme. Il erre sans direction ni intention, il s’isole dans les flux et reflux. Il faut avoir sillonné Saint-Cirq Lapopie par 38° ou Collonges-La-Rouge en plein mois d’août, pour tester la solidité d’une volonté de flânerie :). La flânerie se conduit plutôt à pied car on peut se laisser facilement surprendre sans aucune forme de responsabilité que celle de heurter un quidam également distrait.

La démarche est quand même délicate à éprouver au milieu de villes et villages saturés de touristes, les yeux rivés sur leur smartphone. Mais renouer avec la marche sans intention ni parcours, permet de s’ancrer dans un temps plus long que celui des vacances métronomiques au cours desquelles chaque activité est à sa place. Près de la caisse et du terminal de paiement.

De retour, l’horizon s’éclaircit

En rentrant de mes flâneries, heureux d’avoir perdu du temps à observer lieux et semblables, j’ai lu un classique de la littérature écologiste : Désert Solitaire d’Edward Abbey qui dans les années 1950 et 1960 avait été ranger dans le Parc National des Arches, dans le désert de l’Utah. Son livre est un tour de force, à la fois documenté et hilarant. Que nous dit-il de la flânerie ? “Mieux vaut flâner deux semaines dans un parc qu’essayer d’en voir douze à toute vitesse pendant le même laps de temps”.

Aussi, je pense désormais que si le voyage en tant que déplacement géographique a un sérieux plomb de gros calibre dans l’aile, tout comme la stricte consommation touristique, la prise de temps pour flâner, autrement dit, pour traîner ses guêtres, apporte bien des satisfactions.

D’abord de la joie, car le temps libéré a une toute autre saveur, de l’étonnement du mouvement de ses semblables, des économies car la dépense n’est pas l’objectif, bien qu’elle puisse être concentrée dans certains lieux et moments qui le méritent vraiment pour notre soif de liberté. Merci fins restaurants pour gourmets reconnaissants, remarquables sites culturels pour bouger nos neurones, librairies et galeries pour pousser vers l’extérieur nos esprits fainéants, merci panoramas grandioses et chemins anciens, chevreuils et lapins croisés, senteurs aux perspectives enivrantes de la vigne au mois d’août. Bref, flâner est une activité de première importance qu’il faut pousser.

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François Perroy est aujourd’hui cofondateur d'Agitateurs de Destinations Numériques et directeur de l’agence Emotio Tourisme, spécialisée en marketing et en éditorial touristiques. Il a créé et animé de 1999 à 2005 l’agence un Air de Vacances.  Précédemment, il a occupé des fonctions de directeur marketing au sein de l’agence Haute Saison (DDB) et de journaliste en presse professionnelle du tourisme à L’Officiel des Terrains de Camping et pour l'Echo Touristique. Il écrit par ailleurs des ouvrages et articles techniques sur le tourisme ainsi que des créations plus personnelles. Contact : fperroy at etourisme.info (cette adresse apparait en clair pour éviter les robots)