sept
28
2012

Jumièges en 3D, comme si vous y étiez au temps de sa splendeur

Travaillant fréquemment sur des sujets de valorisation patrimoniale par les solutions numériques je suis parfois surpris par le caractère péremptoire de certaines affirmations du moment. "Ca ne marche pas, ça ne marchera pas ; ça n'intéresse pas, ça n'intéressera pas". Mais qu'en savons-nous ? Tous ces sujets sont bien trop neufs pour être crucifiés sur place : qui a l'expertise ? Combien de réalisations probantes ? Quel recul avons-nous par exemple sur l'utilisation de la réalité augmentée ? Un récent article de Frenchweb tente d'expliquer pourquoi la RA ne prend pas. Au-delà des explications fournies, on peut se demander si ce terme nouveau, qui date à peine de 3 ans, a eu le temps d'être exposé, communiqué et compris. Je pense que non. A-t-on suffisamment pensé en termes de facilité d'emploi ? Pas toujours, aussi, après de premiers exemples conçus par différentes entreprises et évoqués sur le blog, comme Cluny ou Pau par exemple, j'ai exploré une réalisation soignée et réalisée par trois entreprises (AGP - Art Graphique et Patrimoine leader de la numérisation patrimoniale, AXYS spécialiste des images de synthèse et des applications interactives en temps réel et GMT Editions spécialiste de l'etourisme et des applications mobiles) pour le compte du département de Seine Maritime sur le site historique de Jumièges.

Jumièges 3D (on note le choix du mot 3D plus évocateur que RA pour réalité augmentée) est une application récemment livrée sous systèmes d'exploitation iOS et Android. Elle peut être utilisée à distance (mon cas) et bien entendu sur place. Plantons le décor : l'abbaye de Jumièges est en ruines. Elle accueille près de 70 000 visiteurs par an. Sa réputation est liée à l'ancienneté de la fondation de ce monastère bénédictin dont l'existence remontait à la fin du VIIème siècle. Sa grande abbatiale Notre Dame, construite entre 1040 et 1067 est célèbre pour être un exemple majeur de l'art roman normand. Les démolitions successives l'ont amputé de la moitié de ses constructions. Pour bien comprendre, on peut déjà s'intéresser à cette vidéo disponible sur Youtube. En résumé, Jumièges 3D est une reconstitution virtuelle de l'abbaye selon le procédé de la réalité augmentée quand on est sur place (réalité substituée soulignent les concepteurs) de certaines parties qui vient se superposer à la vision réelle des vestiges en place (ou des photos/vidéos à distance). Utilisant la caméra, la boussole, le gyroscope et le GPS de la tablette, l'application permet l'union des restitutions et de la réalité. 

Les points forts de cette réalisation de reconstitution sont de mon point de vue d'utilisateur à distance les suivants :

  • d'abord une ergonomie hyper simple qui facilite l'entrée dans le sujet : un volant de commandes pour quelques objets numériques comme un commentaire audio, une interview, un zoom sur un élément du décor, une galerie photo (plus de 70 images au total), un jeu de reconnaissance et mémorisation
  • ensuite un choix éditorial primordial : une introduction et 4 points d'intérêt, pas de répétitions, pas d'ennui, à partir desquels l'édifice se reconstitue dans un panoramique à 360° à l'époque désignée
 
Une curiosité : je trouve que le traitement général est pédagogique, éclairant sur l'avant au regard de ce que l'on découvre aujourd'hui, mais finalement peu scénarisé. Le ton est culturel et  peu narratif. Interrogé, Pierre Croizet indique que l'acteur Michael Lonsdale, pressenti pour prêter sa voix (très bon contenu sur l'audioguide de Chenonceau) n'était pas disponible dans l'été pour les enregistrements et par ailleurs, ce choix éditorial a été voulu par le comité scientifique. Pierre ajoute que selon son expérience, la scénarisation ne peut fonctionner dans toutes les configurations de découverte d'un site patrimoniale, à l'inverse le caractère ludique peut s'y prêter bien davantage pour peu qu'on investisse pleinement le sujet.

Les étapes de réalisation ont porté sur les points suivants :

  • numérisation grâce à des scanners laser 3D des bâtiments existants
  • prises de photos classiques et à 360°
  • modélisation architecturale en 3D
  • texturisation (habillage des décors)
  • réalisation des éclairages
  • conception du tout, notamment éditorial (vidéos, textes, jeux)
  • intégration

Budget : 150 000 € HT, non compris les 30 tablettes en location sur place, sans compter les centaines d'heures de travail des historiens et archéologues qui ont oeuvré pour s'entendre sur des points convergents quant aux choix éditoriaux sachant qu'un bâtiment n'est jamais figé ni jamais exactement représenté, à toutes époques de sa vie. Comme si la réalité substituée était concomitante à tout patrimoine. 

Article précédent Autriche: entre modernité et tradition Le meilleur du web etouristique (septembre 2012) Article suivant

Articles similaires

A propos de l'auteur : François Perroy

François Perroy est aujourd’hui directeur de l’agence Emotio Tourisme, spécialisée en marketing et en éditorial touristiques après avoir créé et animé de 1999 à 2005 l’agence un Air de Vacances. Par ailleurs, il produit et anime le classeur “Diriger un office de tourisme” chez Territorial et a été responsable pendant plusieurs années de la lettre Réseau Tourisme de www.territorial.fr. Précédemment, il a occupé des fonctions de directeur marketing au sein de l’agence Haute Saison (DDB) et de journaliste en presse professionnelle du tourisme à L’Officiel des Terrains de Camping et pour l'Echo Touristique. Il est également auteur de plusieurs ouvrages ayant trait au tourisme : La communication touristique des collectivités territoriales, avec Pierre Frustier, Editions de la Lettre du Cadre Territorial (www.territorial.fr ) Le Camping aux PUF (Collection Que Sais Je ?) Divers guides de randonnées et carnets de voyages pour les Editions Glénat De nombreuses publications pour la revue Espaces Contact : fperroy at etourisme.info (cette adresse apparait en clair pour éviter les robots)


Recevez les articles par email

Pour vous abonner,
saisissez votre email :