Sur la gestion des flux touristiques

Publié le 3 mai 2023
11 min

La mobilité électrique : nouvelle frontière de la mobilité touristique ?

Il y a quelques jours, la fusée Starship développée par SpaceX explosait quelques minutes après son décollage dans un déluge de feu, de fumée, de poussières, de débris et de pluie de particules retombées aux alentours, par exemple sur la ville de Port Isabel située à 10 km du pas de tir. Que signifie cet échec spectaculaire dans un monde qui remet en cause la surabondance et l’ultra-consommation, prône la sobriété et l’économie d’énergie et vit depuis quelques années les prémisses d’une crise climatique dont les contours à venir se dessinent au-delà des scenarios les plus pessimistes ? Si l’impact environnemental sur la planète d’un vol Starship semble démesuré (chaque décollage émettrait près de 2.700 tonnes de CO2 et de 2 tonnes de protoxyde d’azote, soit l’équivalent d’un vol de 50 Boeing 737 durant huit jours consécutifs), quel sens donner à cette conquête spatiale ? Un défi technologique ? Un enjeu énergétique pour fabriquer un hydrocarbure, le méthane, et de l’eau selon la réaction de Sabatier à partir de dioxyde de carbone et d’hydrogène à pression et températures élevées ? Un enjeu de mobilité ? Une volonté de coloniser le système solaire pour de futurs touristes spatiaux ?

Starship est le projet ultime de mobilité imaginé par Elon Musk. Son projet iconique, symbole de la mobilité électrique, Tesla est devenu l’une des premières capitalisations boursières mondiales pour un opérateur de mobilité, avec plus de 500 milliards de $. La mobilité électrique, voilà la grande affaire des années à venir. Réputée vertueuse, si l’on fait exception de la question de l’usage de terres rares nécessaires à leur fabrication (des projets de nouveaux moteurs sans terres rares sont annoncés par Renault ou Tesla), elle est un enjeu majeur des politiques de transport mais aussi de nos futurs usages.

Le Guide « Réinventer les mobilités pour un tourisme durable » publié dernièrement par Atout France et Enedis en rappelle quelques éléments. La loi sur l’orientation des mobilités (LOM) encourage les territoires et collectivités à s’engager dans l’élaboration de schémas directeurs d’infrastructure de recharge de véhicule électrique (SDIRVE), un dispositif facultatif qui donne à la collectivité un rôle de « chef d’orchestre » du développement de l’offre de recharge sur son territoire. Les zones touristiques sont identifiées comme des contraintes, notamment avec la mise en place de Zones à faible émission (ZFE-m). Chaque territoire doit s’y préparer, en anticipant les déplacements des touristes en période d’affluence, en jouant par exemple sur les emplacements de parking disponibles et de bornes, sur la mise en place de navettes électriques pour rejoindre le cœur de ville, sur la location de vélo et vélo cargo pour les familles, ou bien en autorisant le seul accès au centre-ville aux véhicules électriques. Plusieurs territoires sont identifiés par des expérimentations sur le sujet, Jullouville dans la Baie du Mont-Saint-Michel ou La Rochelle.

« Starship explosion » : symbole de nos excès et de notre démesure ?

La tarification : outil de gestion imparable des flux touristiques ?

Dans le cadre des politiques publiques de mobilité, et plus encore de mobilité touristique, les OGD vont devoir jouer un rôle dans la bonne répartition des bornes électriques sur leur territoire de façon à encourager la découverte de sites touristiques moins connus et mieux répartir les flux. Des critères de charge ou répartition, c’est selon, seront évalués : mode de transport de la clientèle, saisonnalité de l’activité, temps de visite sur place, offre de recharge aux alentours, présence d’un parking et nombre de places, etc. Sachant que les distances parcourues par les plus de 80% des Français qui partent en voiture en congés sont relativement faibles (un aller moyen estimé à 338 km quand la majorité des véhicules électriques ont une autonomie effective de plus de 300 km). Un sujet important, en cette période d’inflation et de revendication en matière de pouvoir d’achat. Un récent sondage montre que les « tickets climat », instaurés en Allemagne ou en Autriche, qui permettent de donner un accès illimité à certains trains, seraient les bienvenus en France. A noter que le succès inattendu de ces tickets ont encombré Outre-Rhin les des infrastructures non préparées à l’afflux de passagers. Un passionnant contre-exemple dans l’exemple…

La mobilité coûte cher. La question tarifaire est problématique, la nébuleuse du revenu management fait que personne n’est capable de connaître le vrai prix d’un billet de train ou d’avion. L’expérimentation d’un titre unique qui pourrait débuter d’ici la fin de l’année sera observée avec attention, notamment à l’échelle des collectivités régionales qui seront attendues sur le sujet et leur capacité d’offrir des services accessibles, cadencés et attractifs. Par ailleurs, au regard des tensions des fragilités encore à venir sur les cours des énergies fossiles, la mobilité « low cost » paraît aujourd’hui illusoire. En mars 2023, le prix moyen d’un billet était en France de près de 25% supérieur au même vol un an plus tôt (moyenne calculée pour les vols domestiques et internationaux, avec des « records » à près de 40% pour les vols vers la Grande-Bretagne et plus de 42% pour ceux vers la région Asie – Pacifique).

La stratégie tarifaire du transport aérien inspire depuis les années 1970 celle de l’ensemble des modes de transport, et plus largement des segments ou secteurs touristiques. La période de la mobilité à « bas coût » semble révolue et l’augmentation des prix va sans doute réguler en partie la question de la sur-mobilité ou de l’hyper-fréquentation de certaines infrastructures. Se déplacer peut redevenir un luxe, comme ce fut le cas lors des siècles précédents et les années qui viennent pourraient marquer la fin de la « démocratisation de la mobilité » ou en tout cas le début d’une certaine de « gentrification de la mobilité ». La mobilité pourrait suivre les traces des évolutions urbaines des vingt ou trente dernières années. Une paupérisation de la mobilité de proximité et, en parallèle, un embourgeoisement des mobilités périphériques. Les collectivités vont devoir agir pour maintenir ou renforcer des infrastructures de proximité ouvertes au plus grand nombre et finançables par des taxes dédiées. Cela posera la problématique de la capacité de charge maximale d’un territoire et de la gestion des flux touristiques à l’échelle d’une destination.

Les tickets à 9 € de la Deutsche Bahn : une sur-fréquentation inattendue…

Technologie et data, les armes pour mieux décider et mieux gérer

Parler de gestion des flux touristiques pour un territoire touristique nécessite a minima de les mesurer (c’est-à-dire de définir des indicateurs objectifs et d’en tirer une vision et une stratégie non partisane et non sujette aux lobbies qui influencent les décisions et les politiques publiques), les anticiper (adapter les infrastructures aux évolutions des volumes projetés tout en voulant conserver une satisfaction globale des usagers, habitants comme visiteurs) et surtout vouloir changer (se projeter, investir dans l’adaptation, diversifier les offres, etc.).  Gérer les flux touristiques, limiter l’accès aux sites, monétariser les espaces, voilà quelques idées dans l’air du temps en matière de mobilité touristique de proximité.

Des solutions existent depuis déjà quelques années pour mettre en place une politique de gestion des flux touristiques. Elles semblent fonctionner à l’échelle de destination ou de site. Le comité de suivi « Gestion des Gorges du Toulourenc » dans les Baronnies est souvent cité comme exemple de destination rurale. Il a suivi tout ou partie des préconisations suivantes :  « démarketer » la destination ou marketer de façon responsable (avec une approche visant à en limiter la fréquentation), rendre obligatoire la réservation pour accéder au site (aligner le flux de visiteurs avec les capacités de stationnement du site), contrôler les flux touristiques et tarifer les accès (affectation d’une partie du montant du billet d’entrée aux travaux d’aménagement du site), contrôler le niveau de remplissage des parkings environnants avec information en temps réel sur le taux d’occupation des parkings avec parkings de délestage à proximité capables d’absorber une partie du surplus de flux.

En Corse, face à la sur-fréquentation en montagne, un rapport a été présenté en juin 2022 à une session de l’Assemblée de Corse pour instaurer des quotas annuels pour limiter l’accès à certains sites emblématiques (îles Lavezzi, Aiguilles de Bavella et vallée de la Restonica). Un amendement proposant une adaptation « terrestre » de la loi Barnier de 1995 qui permet de taxer les passagers maritimes embarqués à destination d’espaces naturels protégés a été proposé par le député Jean-Félix Acquaviva. 

Le Réseau des Grands sites de France s’est également penché sur la question. Les Grands Sites de France ont pour objectif de trouver un équilibre entre préservation de la valeur patrimoniale, vie locale et accueil du public. La gestion de la fréquentation y relève d’une démarche globale de projet de territoire. Les 50 collectivités membres du Réseau des Grands Sites de France accueillent plus de 38 millions de visiteurs par an et ont vu leur fréquentation augmenter de 20 à 200% selon les sites depuis la crise sanitaire. Les projets de territoire s’intéressent au long terme, en concertation avec les habitants et les acteurs socio-professionnels. Ils intègrent une stratégie globale comprenant les questions de gouvernance, de gestion d’usages et d’aménagements, de sensibilisation des professionnels, habitants et visiteurs, de communication en amont et sur site, d’offres de tourisme durable et de promotion de modes de découvertes alternatifs notamment en écomobilité. Le Grand Site de France Massif du Canigó est souvent cité en exemple.

Plus largement, la question de la data s’avère cruciale pour mesure, anticiper et changer. Flux Vision, Waze ou Afflluences sont des solutions connues de toutes et tous. La mesure des jauges et des réservations dans des sites naturels protégés est devenue un « gimmick » de la littérature spécialisée, dans le Parc national des Calanques, à Porquerolles ou le grand site du Fer à Cheval en Haute-Savoie. En Nouvelle-Aquitaine, le choix a été fait de miser sur la technologie pour mieux gérer les flux touristiques. Hupi, un éditeur basque spécialisé en intelligence artificielle, a été sélectionné en 2021 lors d’un appel à projets pour tester sa solution sur 4 sites des Pyrénées (plateau du Bénou, lac de Bious Artigues, plateau de Sanchèse et forêt d’Iraty). Développée pour le groupe de transport collectif Kéolis, Hupi permet de compter les personnes et les véhicules sur différents lieux de passage d’un territoire, grâce à des caméras reliées à un logiciel de traitement. Ce comptage permet aux collectivités territoriales d’adapter leurs services aux flux effectifs (nombre de personnes présentes sur un site), de prévoir les fréquentations des jours à venir, de recommander ou rediriger vers d’autres sites.

La plateau du Bénou, lieu d’expérimentation de Hupi

S’inspirer de bonnes pratiques européennes

De nombreuses initiatives existent également dans d’autres pays européens. Surtout arrêter de penser que la France est un modèle unique, pire qu’elle inspire les autres pays en matière d’innovation ou d’exemplarité.

L’Islande a limité dès 2018 le nombre de visiteurs, notamment de touristes étrangers. Leur nombre a été multiplié par 7 en moins de 20 ans (302.000 visiteurs en 2000 à 2,3 millions attendus en 2017 pour une population d’à peine plus de 360.000 habitants).  Les premières mesures ont porté sur l’augmentation de la TVA (de 11 % à 21 % en 2018), la limitation du nombre de visiteurs et la possibilité de faire payer des licences aux touristes pour explorer les sites les plus prisés. Léa Pinsard rappelait sur ce blog qu’une sensibilisation des visiteurs a été mise en place (« Iceland Academy » ou « serment Islandais ») mais également qu’un outil de planification de l’affluence sur les sites est disponible sur le site de Visit Iceland. Ce tableau de bord, lancé en 2020, donne accès aux données de fréquentation des sites naturels importants du pays. Les graphiques exposés montrent clairement les périodes de forte affluence et incitent donc au voyage hors-saison ou en dehors des jours de pointe. Ces données doivent aider à construire une stratégie de développement basé sur un nouveau modèle d’évaluation touristique prenant en compte la capacité de charge de l’environnement, des infrastructures, de la société et de l’économie Islandaise.

Helsinki, capitale de la Finlande, a collaboré avec Hypercell, société de logiciels, pour lancer à l’été 2021 la solution Heatmap. Cette carte thermique détermine les zones touristiques les plus fréquentées en temps réel selon une gradation de couleurs de jaune à rouge, selon le principe de zones de chaleur. Cet outil permet de gérer les flux, d’établir des données précises sur la fréquentation des lieux, des commerces ou aider à planifier des actions en faveur de la mobilité.

En Slovénie, le col de Vršič, situé au cœur du seul parc national de Slovénie, est entièrement entouré d’une zone Natura 2000. C’est un lieu très prisé des randonneurs, à toutes saisons. Un suivi de la fréquentation a été réalisé dans le cadre de Planinstvo 4.0 (Alpinisme 4.0), projet pilote de surveillance la fréquentation et de gestion des infrastructures pour les activités de montagne.

Heatmap à Helsinki : mieux visualiser les flux touristiques

POUR CONCLURE

En conclusion de ce deuxième article de la série consacrée à « la mobilité touristique » que nous proposons avec Caroline Le Roy et Cédric Chabry tout au long de l’année 2023, qui fait suite aujourd’hui aux quelques idées et tendances partagées en février dernier dans le premier billet « Sur la mobilité touristique », notamment l’instauration d’un « quota carbone pour chaque voyageur », la nécessaire « coordination » de nouvelles offres à l’échelle des destinations et l’enjeu du « dernier kilomètre » touristique, la gestion des flux touristiques semble relever partout en Europe, et sans doute ailleurs dans le monde, d’une triple conviction :

  • L’énergie fossile n’est plus notre avenir et qu’importe les apprentis sorciers et les dérives observées, le progrès technologique va permettre de faire de la mobilité électrique la base de nos futures mobilités touristiques ;
  • Le coût du transport est au cœur du sujet : après des décennies de lubie sur la mobilité à « bas coût », se déplacer va retrouver une valeur économique élevée. Le secteur doit s’en convaincre, et cette question économique va contribuer à une limitation endogène (via des taxes spécifiques à l’échelle des destinations) ou exogène (pratique des compagnies ou prix de production des énergies) ;
  • La maitrise des données va permettre de mieux décider et planifier les mobilités touristiques, du côté des collectivités ou des usagers, habitants ou visiteurs. Il est évident que nous ne sommes qu’au début d’une grande aventure technologique. L’intelligence artificielle va contribuer, sans nul doute, à inventer les nouvelles formes de gestion des mobilités touristiques des prochaines décennies.

Ces trois éléments vont assurément déterminer de nouvelles compétences pour les collectivités et les OGD qui pourraient endosser, à l’échelle de chaque destination, les responsabilités d’organisation et de gestion des mobilités touristiques en lien avec l’ensemble des services de mobilités douces. Avec, pourquoi pas, à terme des missions de financement et d’investissement via des quotas, des taxes ou des dispositifs fiscaux appropriés.

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Brice Duthion est président - fondateur de la société "Les nouveaux voyages extraordinaires", agence spécialisée en conseil, conférences et communication. Il intervient auprès de nombreux acteurs publics et privés dans ses domaines d'expertise : le tourisme, la culture et le développement territorial. Acteur engagé et passionné, membre du comité d'experts tourisme et développement territorial du CNFPT et de l'INSET de Dunkerque, il fait partie de l'équipe des blogueurs du site [...]
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