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Limiter les flux touristiques en développant le consentement à payer pour conserver les écosystèmes ?

Publié le 18 juillet 2022
9 min

Le retour des visiteurs pose la question de la capacité de charge des territoires touristiques. Cette dernière est fluctuante en fonction de la vulnérabilité des sites. L’actualité dramatique des derniers jours, avec, notamment les feux de forêt dans les Landes, en Gironde et en Provence souligne la nécessaire prise de décision. La double concentration spatiale et temporelle contribue à d’importants dégâts environnementaux, touchant la disponibilité des ressources et leur qualité mais aussi la capacité des collectivités à gérer les pics démographiques saisonniers. 

Penser des vacances a moindre impact

Il convient que chaque collectivité travaille rapidement sur la capacité de charge de son territoire et de ses principaux sites. C’est-à-dire le seuil à partir duquel la fréquentation risque de compromettre l’environnement d’un site, sa biodiversité et son attractivité même. Par exemple, les activités motorisées (visites en bateaux, ski nautique, etc.) ou les activités de prélèvement (pêche sportive) sont celles dont les impacts sur la biodiversité sont les plus importants. Les activités de baignade et de randonnée sont bien moins nocives, à condition de ne pas ramasser la flore ou gêner la faune présentes, de ne pas jeter de détritus sur son chemin et de proscrire le hors-piste. Elles génèrent toutefois des pollutions (crèmes solaires, déchets), mais perturbent modérément la faune et la flore. 

Les activités touristiques sont inégalement nocives. Elles contribuent activement aux cinq pressions qui pèsent sur la biodiversité : changement d’usage des sols, surexploitation des ressources, changement climatique, pollutions diverses, dissémination d’espèces exotiques envahissantes. Elles dépendent de l’intensité et de la fréquence avec lesquelles elles sont pratiquées, ce qui rend possible de concevoir dès aujourd’hui et à l’avenir des vacances à moindre impact sur la biodiversité. 

Les destinations touristiques sont particulièrement vulnérables face aux effets du changement climatique. Ainsi sur les littoraux, les risques d’inondation, de tempêtes, de submersion ou d’érosion vont avoir un impact sur les aménagements touristiques. Les villes connaissent et vont connaitre de fortes canicules en été, ce qui justifie l’intégration d’espaces verts en ville qui constituent autant d’ilots de fraicheur. 

Les flux économiques engendrés par les dépenses des touristes sont peu redirigés vers la préservation de l’environnement, les impacts de leurs séjours sont essentiellement négatifs. Des mécanismes financiers, réglementaires et volontaires pourraient servir à réorienter les recettes générées vers la préservation et la valorisation des sites, dans une boucle de rétroaction vertueuse. 

Il convient de sortir de cette logique singulière qui veut qu’un site vulnérable, donc protégé et précieux, devienne un lieu d’attraction et surtout de fréquentation. Deux priorités apparaissent comme évidentes et urgentes : déterminer l’ensemble des sites sensibles d’un territoire et parvenir à fixer une jauge maximum des flux acceptables ou tolérables durant la saison touristique, mais aussi en l’élargissant à l’ensemble de l’année. Il faut que 2022 et 2023 constituent deux années test. Ces tests permettraient de proposer une méthodologie de réservation gratuite et de travailler sur un terme plus long et une financiarisation possible de l’accession aux sites les plus fragiles (c’est ce qui se fait dans les Parcs nationaux américains avec le pass « America the Beautiful »). 

Pass « America the beautiful »

Fixer une jauge de frequentation

Pour faciliter la fixation de la jauge, deux expériences récentes peuvent être soulignées.
La startup Affluences, d’abord spécialisée dans le monde de la culture, a lancé durant l’été 2021 une expérimentation sur le grand site du Cirque du Fer à Cheval, en Haute-Savoie, afin de mesurer l’affluence en temps réel et de fluidifier la circulation des visiteurs. En partenariat avec le Syndicat Mixte du Grand Site du Fer à Cheval, l’Office de tourisme de Samoëns, Haut-Giffre Tourisme et la Communauté de communes des Montagnes du Giffre, des capteurs mesurent l’affluence des parkings du Fer-à-Cheval en temps réel, calculent des affluences prévisionnelles et communiquent gratuitement ces données à l’ensemble des vacanciers. Lorsque la jauge des parkings atteint les 100% d’occupation, les équipes du site reçoivent une alerte par SMS, une communication est faite sur le manque de places à l’entrée selon le type de véhicule. Des circuits alternatifs sont proposés aux visiteurs. Cette mesure instantanée permet de bien « jauger » la fréquentation à venir et instaurer une réservation afin de mieux répartir la venue des visiteurs. 

L’application Waze a travaillé à partir de 2019 en région Provence-Alpes-Côte d’Azur afin de répartir les flux des visiteurs dans les sites naturels sensibles et lisser les pics de fréquentation. Ainsi, les automobilistes utilisant l’application sont invités à emprunter d’autres itinéraires afin de réduire les bouchons et la saturation des places de stationnement dans les lieux prisés par les locaux comme les touristes. Ils visualisent un message d’alerte en cas de sur-fréquentation d’un spot touristique et se voient proposer des alternatives. Plusieurs scénarios ont été élaborés et mis en œuvre dans différents Parcs nationaux et naturels régionaux de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Une expérimentation a été lancée en 2020 : la plage Saint Julien et le sentier Blanc Martel dans le Verdon, le sentier des Ocres de Roussillon et le Co- lorado provençal dans le Luberon en juin et juillet 2020. 325 000 conducteurs ont été touchés par le dispositif mis en place autour des 4 scénarios d’expérimentation et plus de 28 000 navigations vers les solutions alternatives proposées ont été « provoquées » à la suite de l’exposition aux messages. 

Waze en PACA

proteger la biodiversite genere des recettes commerciales et cree des emplois

De nombreux exemples européens peuvent être cités pour illustrer la participation des visiteurs à la préservation des écosystèmes et de la biodiversité : la Parc National de Cabrera en Espagne (avec plus de 400.000 € récoltés par an), le Parc National de Brijuni en Croatie (avec un droit d’entrée à payer de 27 €, et des hébergements, 3 hôtels et 3 villas, à la location des visiteurs) ou bien encore la réserve marine des Iles Medes en Espagne (et un droit d’entrée par plongée effectuée de 3,5 €, pour un total de plus 230.000 € par an). 

Ce d’autant que les potentiels économiques des espaces naturels protégés ont été étudiés. Prenons l’exemple de la réintroduction d’espèces animales. Une offre touristique autour de l’espèce réintroduite peut agir de façon synergique avec les activités traditionnelles des territoires et peut apporter un accroissement significatif du chiffre d’affaires du secteur touristique en haute saison et en saison intermédiaire. Le consentement à payer des visiteurs s’élève à plusieurs dizaines d’euros pour une activité d’observation de l’espèce réintroduite à la journée, et celui-ci augmente s’il y a des visites thématiques et individualisées. Le consentement à payer augmente de 50% par rapport à une offre de base, pour des offres de séjours de trois jours assorties d’une activité d’observation de l’espèce réintroduite. Le consentement à payer croît également proportionnellement en fonction de la diversité d’espèces réintroduites observées et de la dimension locale des autres produits proposés (alimentation du terroir notamment). 

La dégradation des écosystèmes est un facteur potentiel de baisse de l’attractivité touristique. La préservation de la biodiversité est un nécessaire engagement pour les acteurs du tourisme. L’ambition de développement touristique ne peut se réaliser que si espaces naturels et patrimoniaux sont préservés pour leur beauté mais aussi pour leurs fonctionnalités écologiques et leur adaptation aux enjeux du changement climatique. Investir dans la conservation de la biodiversité permet d’augmenter les possibilités de loisirs. La biodiversité génère des dépenses (5 milliards € estimés en France chaque année) et des perspectives d’emplois. La mission d’accueil du public croise de plus en plus des compétences transversales entre gestion de l’environnement, sensibilisation et travail de concertation avec les acteurs territoriaux. Enfin, on estime qu’un euro dépensé au titre de la protection de la biodiversité génère en moyenne 2,64 € de production et 1,31 € de valeur ajoutée. Un million d’euros de ces dépenses engendre en moyenne pratiquement 19 emplois. 

Plongée aux îles Medes en Espagne

un systeme economique vertueux

La question de la tarification d’un régime d’accès et d’usage (droits d’entrée, permis, parkings, etc.) doit être désormais abordée. Les droits d’entrée peuvent comprendre les droits d’accès, les licences et les autres permis (bivouac, pêche récréative, etc.). L’utilisation commerciale de la conservation peut être perçue dans notre culture comme une marchandisation et s’oppose de fait au principe fortement ancré de libre accès et de gratuité des espaces naturels. 

Quelques sites ont déjà expérimenté le principe des jauges et de la réservation, comme sur l’île de Porquerolles durant l’été 2021. La calanque de Sugiton, près de Marseille, développe durant l’été 2022 un système de réservation en ligne pour limiter la fréquentation à 200 à 300 personnes maximum par jour au lieu de 1.500 durant les derniers étés. Des contrôles des « permis » seront faits à deux points d’entrée de la calanque. C’est dans cet esprit que sont menés les travaux à l’initiative du conservatoire du littoral sur la piste menant, en Corse, aux plages de Saleccia et du Lotu pour créer d’ici l’été 2023 un sentier de 12 km menant aux plages et un parking payant de 150 places dont le prix d’accès sera fixé avec les acteurs locaux et qui accueillera un quota journalier de véhicules à définir. Ces travaux sont financés à hauteur de 3 millions d’euros, conjointement par le plan France Relance et par la Collectivité de Corse. Cet aménagement permettra de contrôler le flux touristique. Les recettes perçues contribueront à l’entretien de la piste et des installations, ainsi qu’à régler le point d’information du public qui sera placé à son entrée. 

Pour favoriser l’acceptabilité de telles mesures, une double tarification favorable aux touristes nationaux est recommandée. Des mesures sociales, telles que le remboursement de « pass » de visite annuels (pour des populations jeunes, modestes ou urbaines) sont également possibles pour que l’éco-tourisme demeure un tourisme de nature pour tous. 

Un autre levier peut consister à une utilisation commerciale des parkings d’accès – plutôt que d’instaurer une tarification du site lui-même – qui favoriserait également un report vers les mobilités douces, avec un accès à moindre coût (voire gratuit) pour les résidents. 

La plage de Saleccia en Corse

Quelques propositions

Que chaque territoire aspire à devenir une référence en matière de consentement à payer pour la conservation des écosystèmes. Ce consentement peut se manifester par une nouvelle allocation de la taxe de séjour, en vue de financer des actions de préservation et de restauration de la biodiversité, mais aussi de promotion touristique d’itinéraires « nature », par exemple balisés et ponctués de panneaux informatifs, par une police de l’environnement qui s’assurerait que le comportement des touristes soit respectueux des sites et des espèces. 

Appliquer à chaque territoire touristique des dispositifs de protection des espaces naturels, prévus notamment depuis la loi du 2 février 1995 relative au renforcement de la protection de l’environnement et réaffecter une partie des investissements prévus par les Collectivités en infrastructures pour protéger les sites vulnérables et renforcer leur rôle socio-économique durable. 

Généraliser à l’ensemble des sites naturels sensibles de toute destination le régime d’accès et d’usage, visant à y limiter et monétariser les entrées et les activités. Cela permettrait de générer des recettes pour financer des aménagements respectueux de la biodiversité et des travaux de rétablissement, le cas échant, de biodiversité. Il conviendra d’associer à cette démarche les établissements spécialisés (Conservatoire national du littoral, Parc naturel régional, Parc national, etc.) pour établir des plans de gestion, en concertation avec les acteurs et les collectivités. 

Instaurer une tarification pour l’usage des parkings d’accès aux grands sites touristiques et naturels, avec limitation des flux de véhicules autorisés par jour. 

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Brice Duthion est manager de la filière tourisme - hospitalité - culture du Campus sud des métiers de la CCI Nice Côte d'Azur. Il est également consultant et expert indépendant en tourisme, culture et développement territorial. Il intervient auprès de nombreux acteurs publics et privés. Il est expert auprès de l'Open Tourisme Lab, accélérateur de start-up thématisé « Tourisme et Innovation ». Il est membre du comité d'experts tourisme et [...]
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