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De la sobriété à la joie en passant par la pénurie

Publié le 10 mai 2021
5 min

J’ai souvent écrit ici des articles invitant à la sobriété. Bien avant le surtourisme et ses excès. J’évoquais un besoin de sobriété digitale car l’abondance nuit. Voire de frugalité en matière de pratiques touristiques. Puis patratas, Covid et crise nous ont assommé. Et là, l’expression d’un unanimisme étonnant s’est répandue aussi rapidement que le nouveau virus : plus rien ne serait pareil, nous allions tout changer, tous ensemble. Tout le monde était d’accord, sauf une partie des taiseux bien évidemment. Nous oubliions que cette épidémie a étouffé les possibilités de discussion et d’échanges constructifs. Vie sociale, vie collective, voire familiale sous l’étouffoir. Vie professionnelle contingentée. La capacité à discuter a reculé avec notre accord. Sous nos masques les grimaces ne s’échappaient pas.

Que va-t-il se passer maintenant ? Va-t-on échanger de nouveau, se disputer, faire vivre la démocratie, ou continuer à s’enfoncer dans l’isolement et une forme d’assentiment général ? Dans le tourisme, un an après, je trouve que nous avons bien fonctionné entre nous, pour ne pas dire nous avons cultivé l’entre soi, soigné la pensée commune. Qu’on le comprenne bien, je me glisse absolument dans ce mouvement (visios, conférences, articles, interviews, j’ai tout fait comme tout le monde car je ne voyais rien d’autre). Comme Sieur Hilton clamant la recette du succès hôtelier, nous avons déclamé, récité, scandé : le local, le local, le local. Plus un propos, plus un message, plus un territoire, plus une entreprise qui ne revendique autre chose que le local. Toutes les destinations et toutes les entreprises ne jurent plus que par les marchés de proximité. A tel point que cela en devient suspect de mon point de vue. J’espère que nous ne nous engageons pas dans une voie étroite par facilité. Bien avant l’heure, voilà 10 ans déjà, avec mes amis Pierre et Ludovic nous avons pointé l’importance du tissu local, des habitants prescripteurs, des ambiances chaleureuses s’appuyant sur des sites, moments et valeurs ancrés. Autant je reste persuadé de l’importance du sujet, autant je m’interroge sur nos capacités collectives en ce moment, à relever la tête, et à regarder plus loin pour envisager des variantes. Le voyage et le tourisme lointain vont-ils vraiment reculer ? C’est oublier rapidement que la Chine et l’Inde, pour ne citer que ces géants pèsent bien plus et marqueront de manière bien plus forte que la seule France ou l’Europe y compris en matière de voyage, par leur force démographique. Relire le bel article de Rémy Knafou, Réinventer le tourisme, dans Le Monde des 8 et 9 mai 2021.

De la sobriete

L’écrivain de science-fiction Alain Damasio conduit ses lecteurs à s’interroger sur la place de la technologie dans notre quotidien. Dans sa dernière nouvelle Scarlet et Novak, il revient sur le rapport intime que nous entretenons avec nos smartphones. Assujettis que nous sommes au digital, nous revendiquons cependant un libre arbitre. Cependant, les GAFAM, travaillant avec les plus grands laboratoires ouverts sur des disciplines multiples, dont la neurologie, la psychologie, la linguistique, ont bien compris les ressorts de l’addiction. Nos utilisations du web, des réseaux sociaux et des applications nous conduisent dans la dépendance absolue, alimentant notre besoin de dopamine. Nous sommes invités par des techniques comportementales à passer de plus en plus de temps devant les écrans. Il va plus loin en estimant que les visio-conférences nous offrent certaines des contraintes nouvelles, mais aussi de nouvelles satisfactions : celles notamment d’éviter autrui et de contourner la confrontation. Cf mon point d’introduction. Serions-nous dépendants et peu vaillants intellectuellement au point de gober et de répéter la première des assertions ? Il complète en point notre relation au changement climatique et aux adaptations urgentes qu’il nous impose. Le monde réel est doublé d’un monde numérique alimenté par des data-centers fonctionnant grâce aux énergies fossiles. 20% de l’électrique mondiale serait dépensée pour les faire tourner. Aujourd’hui l’aérien, le tourisme et l’agriculture sont en point de mire des critiques écologiques. A quand une vraie invitation à la sobriété digitale ? A lire, Alain Damasio dans Futura Planète et dans ses romans qui souligne « l’orgie numérique » dans laquelle nous baignons.

Vélos à Copenhague

DE LA PENURIE

L’histoire du papier hygiénique pour drôle qu’elle fut au printemps 2020, nous montra sans que nous le détections la situation d’aujourd’hui. La pénurie est à l’oeuvre dans de nombreux secteurs économiques et cela dure et s’accentue même. Composants et puces pour les autos, pièces de vélo (essayez d’acheter un vélo neuf aujourd’hui), jus de fruits frais (restauration et hôtellerie qui rouvrent en savent quelque chose), personnel saisonniers pour l’hôtellerie (Accor estime que 25% de ses équipes ont découvert d’autres métiers et ne reviendront pas), le camping (un vrai challenge), matériel de loisirs… La mondialisation prônée par les libéraux et adoptée à l’échelle mondiale a délocalisé les industries, en les concentrant en Asie, entraînant une pollution massive en matière de transports aériens et surtout maritime, la face discrète du sujet. La pandémie a contraint de nombreux industriels à fermer ou à réduire leurs productions, la reprise est longue à se traduire en actes, notamment pour des petits marchés comme le sont désormais les pays européens. De la pénurie de PQ et de masques, il va falloir apprendre à vivre avec d’autres réductions d’ambitions consuméristes. La sobriété est une tendance, la pénurie est une réalité du moment.

Photo Uriel-sc-Unsplash

De la joie

Qu’il est heureux d’entendre le sociologue Jean Viard. Dans l’Express il nous évoque un après Covid rempli d’une « soif de vie comme après la Libération » et nomme la séquence à venir comme celle des « 10 glorieuses ». Pour la première fois dans l’histoire, les humains ont combattu ensemble contre un ennemi commun, malgré les nombreux morts (4 millions ?). Il estime que 50 à 100 millions de vies ont été sauvées. « Pour la première fois nous avons choisi de casser l’économie pour sauver les vieux, pourtant improductifs ». Ce fin observateur des loisirs et du tourisme considère que les métropoles poursuivront leur croissance car elles concentrent les entreprises, les pouvoirs, les universités. Il évoque les bénéfices du digital : « Internet est désormais le premier lien entre les individus : nous sommes en train de passer du véhicule thermique au véhicule numérique ». Et de conclure que la pandémie a augmenté le désir de mobilité, de changement de vie, de forte libération d’énergie à venir.

Bref, tout cela me conduit à penser que nous devons retrousser les limbes de nos cerveaux fatigués depuis un an pour penser autrement qu’en répétition générale. Le public, voyageurs et professionnels du tourisme, des loisirs et de la culture, va attendre de nouvelles pistes de développement. Il en va de la vie en commun, de la joie de vivre et de l’optimisme qui doit porter les nouvelles générations.

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François Perroy est aujourd’hui cofondateur d'Agitateurs de Destinations Numériques et directeur de l’agence Emotio Tourisme, spécialisée en marketing et en éditorial touristiques. Il a créé et animé de 1999 à 2005 l’agence un Air de Vacances.  Précédemment, il a occupé des fonctions de directeur marketing au sein de l’agence Haute Saison (DDB) et de journaliste en presse professionnelle du tourisme à L’Officiel des Terrains de Camping et pour l'Echo Touristique. Il [...]
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