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Du harcèlement touristique au revirement de l’héliotropisme

Publié le 5 septembre 2022
7 min

Une nouvelle fois le tourisme a été stigmatisé cet été par quelques auteurs à l’écriture rapide et à la pensée perfectible. C’est devenu une habitude dans le creux de l’été pour certains qui agrègent des données éparses, faciles à mettre en évidence en vue de créer une sorte de zone du dehors pour le tourisme. Autant, le surtourisme, devenu un marronnier, dont on pourrait penser qu’il sature l’espace, est un fait par endroits et par périodes, autant il n’est pas une réalité générale. Et encore moins d’un continent européen dont la démographie est à l’arrêt et dont seulement 65% des citoyens prennent 9 jours de vacances en déplacement sur une période de 4 mois. Autrement dit, sur les 447 millions d’habitants de l’Union Européenne, répartis sur 4 millions de km2, seuls 270 millions sont partis en vacances au cours de l’été 2022, soit 67,5 personnes au km2, répartis sur 120 jours, sans compter ceux qui ont quitté l’UE ni ceux qui ont fait croire qu’ils partaient alors qu’ils campaient au fond de leur jardin. Si on compare avec la densité moyenne et permanente de l’UE, qui est de 114 hts par km2, on peut constater qu’en réalité, le tourisme vide les territoires européens de près de la moitié de leur population, mais ne les remplit pas. CQFD : le surtourisme est un sous-tourisme. Vraie question : où disparaît cette moitié ? Je voudrais bien lire les analyses de ces auteurs à l’écriture rapide et à la pensée perfectible. Bref, écrire des bêtises est vachement facile, j’espère que ma démonstration absurde mais étayée de chiffres réels vous l’aura démontré 🙂

Plus sérieusement, l’été 2022 appelle quelques observations. Tout d’abord, je pense qu’il y a un travail à mener d’urgence pour réaffirmer les qualités intrinsèques de territoires et de destinations de moindre envergure touristique. Longtemps on a considéré que la destination faisait le premier appel et qu’une fois sur place, les touristes en profitaient pour la sillonner et la découvrir. En observant les pratiques des voisins du petit camping écolo dans lequel j’ai séjourné cet été (oui, ne possédant ni jet ni piscine, je passe des vacances sous tente et je m’adonne à la randonnée, en matière d’impacts dégradants pour l’environnement on a trouvé mieux) et en discutant récemment avec des clients gestionnaires de destinations, notamment du grand Sud, j’ai vu et entendu deux faits :

– un retour des clientèles étrangères du grand voisinage européen

– une tendance à séjourner à l’ombre des micocouliers (ça marche aussi avec les platanes) sans décoller de sa chaise longue, voire en se mouvant lentement tel un morse vers la piscine (tant qu’on peut encore) et surtout sans sortir de son hébergement : une fois qu’on est sur place, on ne bouge plus

Autrement dit, les sites de visites et les attractions, sauf si aquatiques et à condition qu’il reste de l’eau disponible (ce qui n’était pas le cas dans le bout de paradis terrestre que j’ai occupé temporairement) n’ont pas fait le plein. Châteaux, musées, coeurs de villages, écrasés de chaleur et peu visités, tel est le constat de territoires ruraux qui pourtant sont les premiers à avoir besoin de retombées touristiques.

L’INFLATION ?

On peut évoquer l’inflation comme raison première : j’avais formulé ce printemps une hypothèse de départs anticipés en avril, mai et juin pour bénéficier de tarifs plus attractifs. Une fois sur place, on n’aurait pas eu l’envie ni le budget disponible pour se déplacer et dépenser. On peut aussi estimer que les fortes chaleurs et épisodes caniculaires ont leur part de responsabilité.

Autre considération, le fait que de nombreux hébergements collectifs soient devenus des resorts et tendent à conserver leurs clients dans leur enceinte. Les grandes marques de réseaux du camping sont dans cette veine. Aussi, l’hébergement collectif, voire individuel, pour peu qu’il soit équipé d’une piscine et d’un barbecue (mots clefs d’une fin d’été aux fulgurances stupéfiantes et aux interprétations qui le sont tout autant, revenir au texte, toujours), retiendrait davantage les publics que par le passé. Je formule l’idée que l’hébergement deviendrait prioritaire sur la destination. Ce n’est pas un phénomène nouveau, mais l’inflation et les fortes chaleurs contribuent désormais à cela. On vise la bonne adresse, le bon hébergement et on s’y colle en repli.

Aussi, il me semble nécessaire d’investir désormais davantage dans des éléments de positionnements différenciants, tant d’entreprises que de destinations, pour réarmer ce qui fait la différence et peut créer de l’estime pour un environnement géographique et touristique. Promettre le Sud, le soleil et les chaleurs comme arguments touristiques ne fonctionnera plus. Rappelons-nous les bons ressorts de la promotion touristique de l’Irlande dès lors qu’elle a misé voilà 30 ou 40 ans sur ses habitants, leur musique, et les cieux gris et pluvieux.

Sinon, on contribuera à renforcer l’opinion de ceux qui pensent que le tourisme attire une masse de gens statiques et encombrants, voire obstruants les meilleurs endroits, alors que dans sa composition sémantique, il évoque bien le voyage et la découverte. Autre aspect à mentionner, il convient de recommander de vivre à l’espagnole : tôt levé et activités le matin, longue sieste et activités en fin de journée et soirée. Ce qui n’est pas déplaisant pendant les vacances. Et il reste de la place en Europe ! Qu’on se le dise, dans l’endroit où j’étais, nous étions 25 familles/couples à se répartir dans une dizaine de villages : la pression était faible mais les villages vivaient en soirée de nos participations dans les bars et restaurants.

UN trAVAIL SUR LE POSITIONNEMENT

Tout cela me conduit à penser qu’il faudra mieux communiquer sur les éléments de confort d’ombre et d’aménités autour des lieux d’activités. Parcs, aires de pique-nique boisées, arbres en villes et villages, espaces naturels… tout cela devrait trouver bien plus de place dans les sites web des destinations. Et bien entendu, les propositions alternatives aux flux motorisés vont devoir se développer, y compris dans ces zones rurales, mais ça, nous l’avons déjà écrit. Le gros du travail se jouant désormais dans la pédagogie et la conviction des décideurs locaux habitués à des modes de vacances et de déplacements carbonés et en autonomie. J’ai rencontré deux jeunes campeuses qui avaient relié notre campement en recourant au train, à l’autocar et au taxi à défaut de l’auto-stop ou de la voiture particulière. On est loin de l’image dégradante du tourisme véhiculée par certains aigris pointant notre secteur comme un agresseur. Le harcèlement touristique conduit par des répétiteurs en mal d’audience commence à me les briser menu. Autant j’apprécie le débat et l’échange étayé et je garde un excellent souvenir de l’entretien conduit avec le sociologue Rodolphe Christin, auteur du Manuel de l’Antitourisme car ses propos étaient argumentés, autant la production d’articles vite torchés comme on a pu en lire dans la presse française cet été me fascine par la simplicité de jugement qu’ils comportent.

La dernière projection de l’INSEE (IP n°1918, août 2022) nous révèle qu’au cours des trois prochaines décennies, le nombre de journées et de nuits anormalement chaudes augmentera sensiblement. Une large partie du territoire métropolitain, regroupant près de 80% de la population, subira de 16 à 29 journées anormalement chaudes en étés contre 16 pour la période 1976-2005. L’Insee observe par ailleurs que depuis 2011, les nuitées touristiques dans l’hôtellerie de plein air ont augmenté plus fortement dans les départements littoraux au nord de la Vendée que dans les départements méditerranéens.

On ne peut en tirer pour conclusion une différence de performance des entreprises : elles évoluent dans le même contexte qualitatif et commercial. La migration touristique vers l’Ouest et le Nord a commencé. Le tourisme du Sud va devoir se réinventer rapidement et assurer de meilleures adaptations structurelles et revendiquer des positionnements nouveaux, possiblement plus axés sur des saisons intermédiaires comme le printemps et l’automne que sur l’été, qui à terme ne sera plus l’unique référence calendaire touristique.

En résumé, pour éviter le harcèlement touristique facile et aux démonstrations peu étayées de certains esprits chagrins comme lu dans la presse cet été, il faudra tenir compte des nouvelles réalités et réinventer singulièrement la manière de positionner. Je ne parle pas ici de communication, mais d’évolution de l’offre de services et de produits, des entreprises et des destinations touristiques. L’héliotropisme n’est pas (plus) gravé dans le marbre.

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François Perroy est aujourd’hui cofondateur d'Agitateurs de Destinations Numériques et directeur de l’agence Emotio Tourisme, spécialisée en marketing et en éditorial touristiques. Il a créé et animé de 1999 à 2005 l’agence un Air de Vacances.  Précédemment, il a occupé des fonctions de directeur marketing au sein de l’agence Haute Saison (DDB) et de journaliste en presse professionnelle du tourisme à L’Officiel des Terrains de Camping et pour l'Echo Touristique. Il [...]
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