bateau golden hour

Le tourisme est confronté à une situation inédite et les conséquences de cette crise sanitaire mettent en péril de nombreuses entreprises touristiques. Pour le Gouvernement, c’est aussi l’occasion de relancer sa série touristique à suspense, dont les principaux acteurs disparaissent les uns à la suite des autres.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, saluons d’abord l’ensemble de la profession qui se mobilise à tous les échelons dans l’accompagnement des professionnels, la création de mesures techniques et financières, et la mise à disposition de ressources.

Le Comité interministériel du tourisme du 14 mai 2020 recense l’ensemble des mesures prises dans le cadre d’un vaste plan de relance tourisme incluant pas moins de 21 mesures principalement en termes sanitaires, fiscaux et financiers. Franchement bravo à nos dirigeants, le tourisme est un pan majeur de l’économie et il fallait réagir vite avec des mesures concrètes.

Maintenant certaines mesures prêtent à interrogations comme la n°18 :

Mesure 18 l'innovation et le numérique

Cette mesure inclut donc deux axes :

  • Un appel à projets aux entreprises et startups notamment par l’intermédiaire du Welcome City Lab (dirigé par Laurent Queige) sur des solutions innovantes respectueuses du développement durable et pour renouveler la confiance grâce à de nouvelles garanties sanitaires. Bien, ambitieux et innovant.
  • Une plateforme de valorisation des données relatives à l’offre touristique française sera mise en place. cette plateforme visera à renforcer la coordination, le pilotage et l’articulation des offres touristiques françaises, et pourra constituer un outil de souveraineté numérique. Ouch ! Pardon ? Pouvez-vous m’en dire plus ?

Eric Lombard (Directeur général Caisse des Dépôts) s’est exprimé sur ce deuxième axe dans son interview accordée à BFM Business. On partage évidemment avec lui le constat de la désintermédiation du tourisme par les grandes plates-formes américaines (Airbnb, Booking) et la perte des données clients qu’il convient de se réapproprier. En revanche la solution pour y remédier laisse pour le moins interrogatif. Pour étayer son discours, il prend l’exemple d’un tourisme allemand qui arrive à Colmar. Celui-ci doit pouvoir savoir où se trouvent les brasseries et à quelle heure ouvre le musée. Toute cette offre doit être sur une seule plate-forme que nous maîtrisons.

Vous avez certainement entendu parler ces jours-ci d’un Airbnb à la française, j’ai bien l’impression que le projet soit bien plus ambitieux quant à l’étendue de l’offre touristique.

D’ailleurs dans le discours d’Eric Lombard c’est étonnant de décrier d’un côté la désintermédiation du tourisme en prenant des exemples sur l’hébergement (Airbnb, Booking) et de proposer de l’autre côté un exemple sur l’offre gastronomique et culturelle (l’Allemand qui se rend à Colmar pour manger et visiter). Déjà un aveu d’échec sur l’hébergement ?

Avant de commencer ce nouvel épisode, je vous invite à un résumé des précédents saisons, à raison d’un épisode tous les 5 ans environ depuis 2010. Nous sommes en 2020, cela tombe bien !

Saison 2010 : RIP la SAS France Guide

En 2010, j’avais publié un article sur la SAS France Guide dont on annonçait sa fermeture au printemps. C’est assez drôle de se rappeler son objectif initial : « la SAS Franceguide est née de la volonté gouvernementale de rendre cohérents les dispositifs nationaux en matière de marketing (www.franceguide.com), de vente en ligne (SAS Resinfrance), et d’échanges électroniques de données (TourinFrance), par la création d’une plateforme unique en ligne intégrant information, promotion et réservation. » (Source OTEN).

C’est encore plus drôle de lire les propos éclairants d’Hervé Novelli (ancien Secrétaire d’État au Tourisme) : “L’État n’a pas vocation à commercialiser des produits. D’autres le font mieux que lui.” Si seulement le Gouvernement actuel pouvait le réintégrer pour promouvoir le même discours.

Saison 2015 : RIP Hexatourisme

Après 3 ans de pérégrination, : le Google du tourisme français n’a finalement jamais vu le jour. Il s’agissait d’agréger les offres commerciales des CDT, CRT et des Offices de Tourisme sur une plate-forme commune grâce à la technologie mise en place par Voyages-sncf.com. Les raisons de cet échec sont nombreuses : ticket d’entrée pour les destinations trop élevé, millefeuille administratif et technologique, manque d’ambition commerciale pour Atout France.

Saison 2015 : LeBonguide, nouveau venu

Il s’agit là d’une initiative un peu obscure. Ce portail développé par le groupe de médias Webedia a été adoubé par le ministre des Affaires étrangères et du Développement international Laurent Fabius, qui avait également annoncé un partenariat entre ce site et Atout France. Le site perdure mais pour quel objectif ? Renseigner les visiteurs ou renflouer les caisses de Webedia à coups d’achats d’espaces sur le site ? Quel a été exactement le rôle d’Atout France, exerce-t-il encore aujourd’hui ?

Saison 2018 : Le nouveau France.fr, une invitation au voyage

Plutôt une invitation aux soupirs comme le soulignait Paul Fabing dans son article. Esthétique pauvre, destinations manquantes, agenda des événements plus que limité : tout pour plaire et séduire les visiteurs ! Le contenant c’est bien, le contenu c’est mieux. Dans un long billet complémentaire, Cédric Chabry ne pouvait que regretter un lancement précipité pour ce niveau de budget (500K€ pour la conception et le développement, 1M€ pour les contenus et traductions).

2020 : On efface tout et on recommence !

Parmi tous ces dispositifs dont certains perdurent (France.fr, LeBonGuide) mais pour quelle réelle utilité ? Est-ce qu’on touriste allemand se rend réellement sur France.fr pour préparer son séjour ou du moins s’en inspirer dans le meilleur des cas ?

Est-il nécessaire de relancer une énième plate-forme qui va même concurrencer l’existant ? Que fait-on de France.fr ?

Qu’est ce qui fera aujourd’hui la différence pour que cette nouvelle plate-forme annoncée soit un succès ? La plate-forme Open Data de l’information touristique initiée depuis ? Peut-être…

À quel prix ? On aurait le tournis en ajoutant les investissements en développements, traductions et marketing de l’ensemble de ces dispositifs. Cela se chiffre à des dizaines de millions d’euros. Ces investissements ne seraient-ils pas mieux placés ailleurs pour renflouer des mesures existantes et sans doute plus pertinentes ?

Avant de penser à concurrencer Airbnb et Booking, ne pourrait-on déjà pas mettre les moyens réglementaires (c’est bien là le rôle du Gouvernement) pour qu’ils régularisent leur impôts à hauteur de ce qu’ils génèrent en chiffre d’affaires dans notre pays ?

Autant de questions et vous avez déjà deviné la fin de cette nouvelle saison.

Les showrunners du Gouvernement n’ont décidément plus d’imagination pour nous surprendre. Et pourtant, j’aimerais sincèrement me tromper.