Il y a 2 semaines, ici même l’excellent François Perroy nous présentait une interview du sociologue Rodolphe Christin qui semblait nous annoncer la fin de tourisme.

En fait, Rodolphe Christin n’annonce pas la mort du tourisme et, c’est peut-être plus troublant encore, il appelle de ses vœux la fin du tourisme.

Nous sommes nombreux à avoir été questionnés, troublés, touchés par ses propos.

Et ce dimanche matin de novembre, gris, froid et pluvieux, je me vois, je nous vois, sur les bancs des accusés d’un procès de Nuremberg du tourisme puisque : « Il se pourrait qu’un jour notre de mode de vie dévastateur soit considéré comme un crime contre l’humanité ».

J’ai lu et relu l’interview. A la première lecture, j’ai été saisi par une pensée pertinente et piquante et puis en y revenant en y réfléchissant j’ai trouvé le propos bien peu subtil. Alors, j’ai acheté et j’ai lu le « Manuel de l’anti-tourisme ».

Et je ne cois pas que la lecture du livre m’ait réconcilié avec l’auteur et ses propos.  L’auteur nous est  présenté partout comme sociologue : je m’attendais donc à une étude documentée avec des chiffres à la Durkheim et des enquêtes et des observations à la Bourdieu. Disons le tout de suite ce “manuel de l’anti-tourisme” n”est pas une étude scientifique mais un manifeste, un pamphlet, un brûlot. Pour autant, la pensée développée n’est ni sans pertinence ni sans fondement.

Le paradoxe fondamental du tourisme

Il faut lui reconnaître d’abord le grand mérite de pointer le paradoxe fondamental du tourisme qui est de détruire ce dont il vit. Le tourisme est donc profondément destructeur. Ainsi R.Christin fustige ce tourisme de masse, ce tourisme devenu une « activité économique  animée par la recherche de croissance et de profits sans limites ».

Il compare notre époque à un temps où le tourisme était plus rare quantitativement et qualitativement.

Une analyse historique serait d’ailleurs la bienvenue : faut-il rappeler que le tourisme fut inventé par l’aristocratie anglaise (Le Grand tour des jeunes aristocrates anglais au XVIII eme a créé le mot « tourism ») ? Que les anglais furent les premiers à en faire une activité économique de groupe : le fameux Thomas Cook qui fin XIX inventa les voyages en groupes, les voucher, etc.

Et R.Christin de vouloir « tordre le cou » à l’idée que le tourisme de masse est liée à la démocratisation. Il semble donc regretter un temps où seule une élite extrêmement réduite quantitativement pouvait voyager et réalisait un tourisme qualitatif.

Pourtant, il reconnait bien le lien entre tourisme et salariat. Soyons clairs, avec le tourisme les anglais ont créé une activité économique, avec les deux semaines de congés payés de 1936, la France et son Front Populaire ont voulu démocratiser l’accès à un temps libre mais cette démocratisation était accompagnée d’une forte pensée « d’éducation populaire ». Le peuple en accédant au temps libre devait pouvoir accéder au sport, à la culture, au voyage. Léo Lagrange ne disait-il pas  « … il ne peut s’agir dans un pays démocratique de caporaliser les distractions et les plaisirs des masses populaires et de transformer la joie habilement distribuée en moyen de ne pas penser. »

L’apparition de l’expression tourisme de masse était donc bien liée aux vacances des « masses populaires et laborieuses » et pas encore à la concentration d’un très grand nombre de visiteurs sur une destination donnée, sur un bateau de croisière ou un club de vacances.

Alors oui, la vision anglo-saxonne a triomphé avec sa vision avant tout économique du tourisme et la notion d’éducation populaire a totalement disparu. Pour autant, il me semble difficile de restreindre totalement l’aspiration des classes moyennes au voyage uniquement à un mode de consommation et de nier que le tourisme, le voyage est également une activité culturelle, porteur de sens de découverte et de rencontre.

la marchandisation du temps libre

Si le sociologue pose la question pertinente de la marchandisation du temps libre, il me semble tomber dans une certaine facilité en niant tout bonnement cette « démocratisation » (« cela n’a rien à voir avec un quelconque processus de démocratisation »).

Si on considère que plus de 60% (chiffres ministère de la Culture 2017) des visites de musées et d’expositions sont réalisées par des visiteurs pendant leur temps de vacances, on se dit (peut-être naïvement) qu’il reste quelque chose de ce lien entre vacances et action de se cultiver. Oui les vacances sont un temps de sur-consommation culturelle y compris pour les « masses ».

Donner en exemple le temps où le voyage était le privilège d’une élite au moment où des centaines de millions d’être humains accèdent au niveau de vie de la classe moyenne (chinois et indiens par exemple) et donc à la concrétisation de leurs aspirations de voyage, de découverte du monde, ne me semble pas faire avancer beaucoup le débat.

Parce que l’évolution du tourisme est profondément liée à la mondialisation, c’est plutôt ce phénomène qu’il faudrait interroger économiquement, socialement, culturellement, politiquement et juridiquement. Le tourisme dans la forme que pourfend, à juste titre, R.Christin, n’est-il pas une manifestation de cette mondialisation économique parfois absurde bien souvent destructrice et qui n’a pas été pensée politiquement plus qu’une activité en soi coupable ?

Sur ce point la lecture du livre est enrichissante et on reconnait un certain brio à l’auteur pour dénoncer la “disneylandisation ” du monde, une mondialisation occidentale qui conduit à la standardisation dans laquelle le tourisme formaté et commercial joue un rôle important.

Toutefois on ne lit aucune description encore moins explication ou analyse de ce phénomène. Les acteurs, les mécanismes de leurs actions qui mènent à  la “touristification” du monde ne sont jamais nommés encore moins analysés.  

Le développement touristique semble être un ensemble de dirigeants totalitaires “les promoteurs du secteur” qui “dirigent les flux”  qui “massacrent les sites”  et “quand le déploiement touristique exige qu’on se pâme systématiquement devant lui…” . Mais qui sont-ils ? 

Et il faut attendre l’annexe du livre pour lire quelques nuances sur les différents types de tourisme. La lecture du livre laisse un goût amer quand on pense à tous ces acteurs qui travaillent au développement d’un tourisme de sens de leur territoire, à tous ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir partir en vacances parce qu’au final ce livre aurait peut être le développement d’une idée corrosive et n’apparaît que comme un exercice de style autour d’une idée géniale : le tourisme c’est mal, ça rend con et ça pollue.

Le tourisme engendre-t-il la xénophobie ? 

J’avoue rester extrêmement perplexe devant l’affirmation que le tourisme « alimente et provoque » la xénophobie. Parle-t-on ici de la xénophobie suscitée par une « invasion touristique », une sur-concentration de lux touristique sur certaines zones ou de la xénophobie des touristes ? N’oublie-t-on pas de rappeler que nous sommes presque tous le touriste d’un autre ?

Ce qui me semble à questionner dans ce monde mondialisé c’est aussi la question de la mobilité et des frontières : mobilité des marchandises et des êtres humains. La « crise migratoire » nous rappelle ce questionnement : qui peut passer les frontières et pourquoi ? et qui décide de qui pourra passer les frontières ?

Encore un pensée certainement naïve mais n’y-a-t-il pas dans le voyage un aspect de découverte et de rencontre de l’autre qui est à l’opposé de toute xénophobie ?  L’ouverture vers le monde n’est pas le contraire d’un repli sur soi, repli identitaire et nationaliste que nous constatons.

Alors R.Christin prône non pas l’interdiction mais l’abandon du tourisme au motif totalement justifié de sa nuisance pour la préservation de la planète et au motif, plus contestable il me semble, que le besoin de vacances est une construction sociale et historique : « on part pour oublier le monde plus que pour le découvrir ». Et notre sociologue de décrire une société où la recherche du profit ne serait plus, ou l’on serait bien chez soi et dans son environnement donc sans besoin de voyage : chacun chez soi et tout ira mieux ?

On pourrait donc bien arriver à un modèle où le voyage re-deviendrait extrêmement rare et cher, réservé à une élite où les masses pourraient rester chez elles tout en visitant Venise ou les alpes grâce à la réalité virtuelle !

A ce stade, je ne peux que penser à tous ces acteurs publics et privés qui travaillent au développement touristique de leur territoire tout en cherchant à désaisonnaliser, à créer du sens, à entretenir les équipements à préserver les emplois et l’environnement.

Pour tout dire et pour conclure, mon malaise vient de l’aspect réponse à tout de l’argumentation développée par R. Christin :

S’il reconnait dès le début de l’entretien « qu’en tant que structure anthropologique de l’imaginaire…le voyage en tant qu’intention est probablement immémorial, inscrit dans la psyché de l’homo-sapiens », il n’en tien absolument plus compte dans la suite de son raisonnement ;

Il rejette d’avance l’argument de la démocratisation sans pourtant prendre en compte qu’il se joue dans les vacances et le voyage quelque chose de profondément social au sens comme de l’appartenance à la société.

Enfin, il rejette toute adaptation et tout espoir rappelant que le paradigme du tourisme qui détruit ce qui le fait vivre : le tourisme « alternatif » s’il réussit ne sera plus alternatif en signant là son échec.

Au final, affirmer que l’aspiration au voyage est une construction sociale, l’activité destructrice sans vertu ni échappatoire participant à un crime contre l’humanité ne confine-t-il pas à un système de pensée totale pour ne pas dire totalitaire ?

Le tourisme redeviendra le privilège d’une élite ? 

N’est-il plus possible, pour les raisons d’urgence climatique, de penser un autre futur pour le tourisme et le voyage que celui d’une activité qui redeviendra réservée exclusivement à une élite soit financière soit intellectuelle (Kerouac et London sont donnés en exemple) ?

Nous voilà donc revenus au XVIIIeme siècle où face au développement des voyages et de leur récit, Xavier de Maistre (militaire et catholique)  prônait le seul véritable voyage, le voyage intérieur ? je vous invite à lire le délicieux : « Voyage autour de ma chambre »

Pour conclure, bien provisoirement, R.Christin déclare ne pas vouloir interdire le tourisme mais appelle à sa limitation. Oui, il y a bien une urgence à réfléchir un tourisme moins consommateur de ressources (de proximité certainement) et créateurs de richesses mieux partagées.

 La France devrait, avec son immense diversité de richesses touristique et sa tradition de « démocratisation » être pionnière dans le développement d’un tourisme de proximité ouvert à tous. Mais la question de la répartition des richesses est encore plus saillante que désormais une grande partie de la valeur est captée par les plateformes numériques (sans même parler de leur rapport à l’impôt.)

En outre, il est souhaitable de revenir à une éducation au voyage et de ce point de vue la quasi-disparition des voyages scolaires, classes transplantées et des colonies de vacances est bien regrettable.

Enfin, c’est peut-être une véritable gestion des destinations, chère à Paul Arsenault dont je conseille la vidéo de l’excellente intervention aux Rencontres Nationales du E-tourisme à Pau (Le surtourisme : une invention médiatique), qu’il nous faut apprendre.

Je n’ai pas plus que R.Christin de solution mais pour ma part, une chose est sûre : un monde où chacun reste chez soi ne me semble pas plus porteur de paix (au contraire) et d’avenir qu’un monde qui assumerait et gérerait durablement ses échanges.

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Nicolas BARRET est aujourd'hui fondateur & CEO de UNIGO. Expert du marketing de destination, du e-marketing, Il propose aux entreprises du Tourisme, de la Culture et du Digital un accompagnement personnalisé, agile et engagé pour la création de valeur. Il publie, notamment, la revue de presse Tourisme & Digital, synthèse hebdomadaire et gratuite de l'actualité de la transformation numérique. Auparavant, il a été Directeur Destinations France de du Groupe Voyages-sncf.com où il a conduit le développement du marketing de destination. Il a, pour le leader européen du e-travel, élaboré de nombreux partenariats avec les acteurs du Tourisme français et mis en oeuvre d'importantes campagnes de promotion on-line.De 2002 à 2012, il était DGA du CRT Paris-IDF en charge du marketing, des études, de la promotion et des partenariats. Il a, en outre, mené une stratégie innovante de collaboration avec les OLTA, hébergeurs et transporteurs pour promouvoir et distribuer la destination Paris et sa région dans le monde entier. Entre 1995 et 2002 Nicolas BARRET a successivement été Consultant pour Price Waterhouse Management, Chef de projet Billetterie au Comité d’Organisation de la Coupe du Monde de Football FRANCE 98 et Conseiller Technique auprès de la Ministre du Tourisme.