Mine de rien, presque subrepticement, le mardi 28 avril, la notion de “destination touristique” s’est brusquement modifiée pour les citoyens français. On est passé d’une frénésie de proposition de destinations de vacances, encouragée par le marketing des territoires touristiques, à une destination individuelle… Une destination personnelle pour chaque français, d’un exact rayon de 100 kilomètres autour de son domicile. Ce rayon de déplacements sera autorisé à partir du 11 mai, et pour au moins jusqu’au 02 juin,
En clair, une destination où vous serez libre d’aller et venir….

Pendant a minima trois semaines, et je pense pour la première fois depuis que l’on parle de “destination touristique”, le visiteur ne va plus se projeter sur une destination révée et lointaine, qu’il désire et qu’il sublime.

Il va se reconstruire sa propre destination sur un cercle de 100 kilomètres autour de son domicile.

Car il s’agît bien d’une nouvelle destination : « La destination principale d’un voyage se définit comme l’endroit visité qui tient une place centrale dans la ­décision de faire le voyage. » (OMT, 2014). Là pour le coup, la décision est un peu imposée…

Alain Escadafal, maitre de conférences à l’Université de Bordeaux Montaigne explique que la destination est d’abord une construction mentale, un ensemble de représentations qui légitime un territoire comme destination du déplacement.

Nous sommes donc partis pour une nouvelle construction mentale individuelle, avec nos 100 kilomètres de rayon.

A la découverte de la Belgique

Certains esprits chagrins diront que ce nouveau territoire touristique de 100 kilomètres autour de chez soi est quand même bien ridicule et ne vaut pas tripette. Attention, faisons un peu de géométrie. La surface d’un cercle étant égale au carré de son rayon multiplié par 3,14, on arrive quand même à un terrain de jeu de 31 400 km2 de surface. Mine de rien !

C’est juste un peu plus grand que la Belgique, qui a une surface de 30 528 km2. Alors, ne dites pas à nos amis wallons, flamands ou bruxellois que leur territoire touristique est minuscule, ils pourraient être vexés! (surtout les wallons)

Cette possibilité d’intense découverte locale a donné des idées à cette librairie nantaise qui s’est empressée d’afficher en vitrine les possibilités de dépaysement à 100 km de la cité d’Anne de Bretagne

Un bonne occasion de faire du locatourisme

Je présentais en mai dernier dans ces colonnes les travaux du sympathique Joël Henry autour du locatourisme. Ce journaliste alsacien a inventé il y a longtemps le concept du locatourisme, avec un cercle à tracer autour de son domicile. Il propose des vacances de proximité dans un cercle de 161 kilomètres (soit 100 miles) à parcourir dans tous les sens.

Outre l’aspect joyeux de l’aventure proposé par Joël Henry, cette nouvelle aire de jeu permet de favoriser une découverte locale de pépites insoupçonnées. Et si par hasard cette nouvelle destination personnelle n’existait que durant trois semaines, personne ne pourrait en découvrir la totalité. Ou en faire le tour en vélo par exemple, sachant que votre destination a quand même 628 km de circonférence (là, c’est 2πR, la formule géométrique…)

Je me suis essayé à quelques programmations de sortie dominicale depuis mon domicile de l’Entre-deux-Mers en Gironde. Je n’aurai vraiment pas assez de temps pour vadrouiller sur l’ensemble des communes de ma DP (destination personnelle). Il me faudra thématiser. J’ai donc choisi l’oenotourisme qui me permettra de remplir ma cave, ayant comme terrain de jeu l’ensemble des crus de Bordeaux, le vignoble de Cognac, le Bergerac, le Duras, le Buzet, le Bruilhois, le Cahors, et même l’Armagnac sans compter les côtes de Gascogne…

Je commence à aimer ma destination personnelle, que j’ai dessinée, comme beaucoup sur https://carte-sortie-confinement.fr/, un site sorti à point nommé quelques minutes après les déclarations du premier ministre

A vol d’oiseau ou par la route ?

A l’heure où j’écris ces lignes, les chroniqueurs des chaînes d’information en continu se perdent en conjecture pour savoir s’il faut calculer 100 kilomètres à vol d’oiseau ou 100 kilomètres par la route. Comment la maréchaussée contrôlant la circulation dans votre destination personnelle va-t’elle interpréter la consigne gouvernementale?

Si c’est par la route, il y a aussi bien sur une solution sur le web avec le site https://www.oalley.fr/, outil spécialisé dans le calcul des zones de chalandise. Diablement efficace, mais le résultat est quand même moins romantique que cette destination personnelle toute ronde que j’aime bien. C’est tout haché, et évidemment on va moins loin, en suivant les détours des départementales. Là par exemple, le vignoble de Cahors est réduit à sa portion congrue, ce qui est tout de même dommage…

Je resterai donc sur le cercle parfait pour débuter cette nouvelle vie de voyageur dominical dans ma Destination Personnelle…

Des gagnants et des perdants

Tous les français sont-ils égaux avec leur Destination Personnelle de 100 kilomètres de rayon? Pas vraiment…

Regardez l’ami François Perroy, fier résident du Pays Basque, qui s’est épanché sur les réseaux sociaux avec raison : depuis Bayonne, avec la frontière espagnole fermée au Sud, l’Atlantique à l’Ouest, le cercle se rétrécit fortement…

Cette situation dramatique lui a valu de nombreux commentaires de condoléances parfois mâtinés de quelques pointes de jalousie… Le fait d’habiter des confins ne peut avoir que des avantages…

On saura dans quelques semaines si l’injonction du tourisme de proximité en réduisant l’espace de découverte disponible aura marché. Et si les français resteront fidèles à leur Destination Personnelle, ou s’ils s’enfuiront vers les “vraies destinations touristiques” dès que les campagnes de communication auront commencé à refleurir…

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Jean Luc Boulin est directeur de la Mission des Offices de Tourisme Nouvelle-Aquitaine (MONA). Cette structure, unique en France, regroupe les Pays Touristiques et les Offices de Tourisme de Nouvelle-Aquitaine. Elle est soutenue par le Conseil Régional. Deux missions principales lui sont confiées : la structuration touristique des territoires et la professionnalisation. Dans ce cadre là, la MONA assure une veille permanente sur le etourisme et accompagne des expériences dans son réseau. Directeur de l’office de tourisme de l’Entre-deux-Mers (Gironde) et du pays d’accueil touristique du même nom pendant plus de dix ans, Jean Luc Boulin dirige la MONA depuis sa création en 2003. Le manque de source d’information au même endroit sur le etourisme institutionnel et le besoin d‘échanger sur cette formidable mutation du métier des offices de tourisme vers l’Internet ont donné l’idée à Jean Luc Boulin de créer ce blog “etourisme.info”, qui se veut être le creuset de l’etourisme institutionnel sous toutes ses formes. Jean-Luc Boulin est également enseignant en Master Tourisme AGEST (aménagement et gestion des sites et territoires touristiques) à l'université de Bordeaux Montaigne. Le site Internet de la MONA. |Email : jlboulin at etourisme.info (cette adresse apparait en toute lettres pour éviter les robots). |Twitter : @JeanLucBoulin