J’ai lu dernièrement plusieurs articles de la revue Esprit (numéro 454 de juin 2019) consacrés à “L’idéologie de la Silicon Valley”. Alors que l’on s’inquiète de la société de la surveillance numérique qui s’impose en Chine, le modèle, déjà historique, élaboré en Californie qui “se pare volontiers d’une tradition anti-étatique et anti-bureaucratique, est plus que jamais associé à toutes les promesses de liberté” indique l’introduction du dossier. Dans l’univers touristique nous sommes entrés de plain pied dans cette belle histoire sans nous interroger sur l’idéologie qui peut guider l’évolution du monde derrière l’évolution numérique. Le web 2.0, la participation de tous, l’exposition facile de tous, la fin du travail contraignant, la mise en relation dans des sociétés amicales et hors sol, nous avons cru à tout cela. La réalité de 2019 est peut-être moins vertueuse.

Un dossier vraiment documenté

La neutralité politique, une forme de générosité, une égalité d’accès au monde ont été les voiles hissées haut par les plus grandes entreprises mondiales qui ont porté la Californie potentiellement au 6ème rang des économies mondiales, devant la France. Aujourd’hui, on s’interroge peut-être un peu tard sur l’idéologie qui transpire derrière les évolutions technologiques. Les seuls points de présentation, sous forme de shows pour Apple qui a donné depuis longtemps le tempo, portent sur les produits, les services et leur design. Rarement sur leurs fondements et leurs conséquences présentes et à venir.

Des impacts non évalués

Le débat existe bien entre les intégrateurs et les diffuseurs, ceux qui acceptent d’ouvrir leurs technologies, et avec les tenants des licences libres. Mais les responsabilités à l’égard des sociétés sont souvent évacuées : les données et leurs exploitations commencent à interroger une communauté politique et universitaire. Ce dossier est très intéressant parce qu’il confronte les avis d’observateurs et acteurs sur les retournements de situation et les contradictions à l’oeuvre. Le penser différent d’Apple a révélé la fusion de la contre-culture californienne et les règles et moyens énormes de l’entrepreneuriat.

Que reste-il des pensées, gestes, développements libéraux (au sens de la liberté de penser et d’agir) des débuts ? Qu’une communauté de hipsters de Brooklyn donnent le tempo du vintage voilà dix ans et le monde occidental bascule dans les codes vestimentaires, iconographiques et consuméristes de cette mouvance. Airbnb est pour moi le reflet absolu de ce tropisme : du partage sympa d’un hébergement dans lequel nous rencontrons l’habitant, marqué par une nouvelle manière de concevoir le travail et les vacances, en mode décontracté, on est tombé dans une standardisation de la décoration, dans un design industrialisé et dans une hospitalité mieux racontée que vécue.

L’authentique industrialisé

En quelques années, l’authentique passéiste est devenu la nouvelle légende à épouser : photos aux couleurs surannées, stories se ressemblant toutes, recettes de cuisine made in local of course mais sans le gras qui va avec, micro-brasseries, tables en bois brut, murs de briques repeintes, bref une nouvelle duperie s’impose et nous l’acceptons et le reproduisons dans nos codes touristiques : web design, choix des sujets et des photos… Rien n’est plus commun aujourd’hui qu’un hébergement Airbnb d’un bout à l’autre de la planète. Vous sortez de chez Ikea et hop vous entrez dans votre location Airbnb : c’est sûr, vous n’êtes pas perdu puisque vous êtes dans le même monde. On se demande bien à quoi cela sert-il à partir en voyage si c’est pour retrouver ce que l’on a chez soi ?

Du bois, des pintes, quelques livres : un décor décontextualisé

Tout cela sent constamment la répétition dont nous usons et abusons. Tout cela reflète des constructions qui effacent les singularités au profit d’une communauté d’achat et de comportement au détriment de particularités de pensées et d’actions. “Loin de promouvoir automatiquement un mode plus égalitaire et plus juste, les algorithmes confirment souvent les opinions et les préjugés déjà en vigueur, biaisant ainsi avec le futur avec leurs prédictions orientées”.

Comment penser, choisir, agir différemment ? Est-ce utile ? Il me semble que oui. Nous ne cessons de prétendre défendre l’environnement, la sauvegarde des espèces menacées, mais accordons-nous réellement autant d’intérêt à la première des libertés et à la première des sauvegardes qui consiste à être soi, différent, complémentaire, enrichissant pour les autres. L’interview du chercheur Fred Turner, spécialiste du sujet et sensible à la propagande numérique est passionnante. Si la Silicon Valley arrive à convaincre Washington qu’elle est le berceau de l’avenir, il est plus facile à ses dirigeants de plaider pour la dérégulation. “Pourquoi fixer des contraintes à l’avenir ?”. A lire son entretien j’ai comme l’impression que nous sommes embarqués dans un monde qui se construit sur la ressemblance et sur la perte d’autonomie et de l’expression et probablement à terme sur la fin de la démocratie telle que nous l’avons apprise et vécue.

Attention aux bonnes images

D’autres articles sur l’égalitarisme automatisé, le capitalisme de la surveillance, la servicialisation du travail à l’heure des plateformes numériques sont passionnants dans ce dossier de la revue Esprit. L’auteur de ce dernier article, Antonio Casilli, sociologue français, publie de très bons articles sur les réseaux sociaux et décrypte l’univers numérique.

La révolution et l’innovation numériques ont capté jusqu’à présent de nombreux éloges. Nous nous sommes ébahis, nous les premiers ici dans ce blog sur quantité d’initiatives. L’une qui concerne l’évolution des transports m’alerte. Dans certaines villes américaines comme à Saint Petersburg ou Pinellas Park en Floride, les grandes plateformes de transport du type Uber ou Lyft passent des accords avec des collectivités pour faciliter les transports des moins aisés. Génial ! Quel altruisme ! Pourquoi pas quand cela vient compenser des carences en transport en commun que l’on sait défaillants dans de nombreuses villes ?

Mais regardons les choses autrement : rien ne nous indique que l’inverse pourrait être tout aussi vrai. Parce que des services confiés à des opérateurs de transport en autos, subventionnés par la puissance publique, démontrent leur efficacité (et tant mieux), pourquoi investir dans du matériel, des voies, des chauffeurs, des rénovations de transports en communs ? En contrepied, pourquoi ne pas confier à ces plateformes mondiales la gestion des transports en communs via des autos privées ? La prise en compte environnementale a encore du chemin à parcourir dans ce cas !

Vieux bus et ici vieux trolley à San Francisco, le charme de l’ancien

Vers des biens communs

Des initiatives collectives se mettent en place pour restaurer des modes de réflexion, échanges et constructions élaborés entre citoyens. On appelle cela des communs numériques. La dernière initiative émane de la Catalogne qui a lancé Decidim, un outil d’open sources politiques, mais des collectivités de France, villes, régions, recourent à ce type d’outils pour consulter leurs habitants au long cours. Alors face à l’aura d’authenticité, de contre culture, de liberté de la Silicon Valley qui derrière le vernis humaniste a certes produit d’immenses avancées technologiques mais aussi réinventé le capitalisme américain, il faut regarder aussi par devers nous et ne pas hésiter à chercher des solutions purement locales et éthiques.

Dans la même veine, Pierre Larrouy, économiste, développe dans un livre, titré Après, la possibilité que nous aurions de placer nos données (privées, publiques, locales) sous le registre d’un “bien commun”. Collectivisées, elles pourraient être utilisées via des solutions numériques et d’intelligences appropriées au bénéfice de l’action démocratique territoriale dans ce qu’il appelle les terres-à-vivre, autrement dit le niveau local démocratique pertinent. Z’en pensez quoi vous de tout ça ?